Villeneuve-Saint-Georges

Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 4.

Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Dessin n°5 de Vivant Beaucé. Journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Voici, à mi-côte, le coquet village de Villeneuve-Saint-Georges avec son gracieux château en amphithéâtre et son pont élégant hardiment jeté d’une rive à l’autre.

Près de Corbeil, les élèves d’une institution universitaire dirigée par M. Dupuis, sortent pour saluer notre passage. Encore une douce quoique bien passagère émotion!

J’entends dans le bateau une agitation que je ne puis comprendre. Je descends pour en connaître la cause. Un pauvre petit rouge-gorge égaré est entré malencontreusement par une des fenêtres du faîtage, on le pourchasse impitoyablement. Je réclame en sa faveur et suis assez heureux pour lui faire une cage d’un petit panier à claire-voie. Cher petit, nous te forçons à émigrer avec nous, peut-être laisses-tu sur un des rameaux du chemin ta famille désolée; va, nous te rendrons douce la vie de l’exil, et à force d’amitié nous te ferons peut-être oublier les petits que ton aile ne protégera plus…

Je remonte sur les bancs extérieurs du bateau (grav. n° 5). Les nuages s’amoncèlent au couchant, le soleil va descendre à l’horizon; de longues bandes de pourpre frangées d’or sillonnent le fond du ciel et font ressortir les collines violacées qui bornent la vue. L’immensité de la perspective invite à la mélancolie. Hélas! mon âme n’a pas besoin de ce stimulant pour être triste : naturellement la fin de cette première journée est pour moi pleine de navrantes pensées, malgré moi je reviens aux jours de ma jeunesse, aux heures de rêveries enivrantes où je regardais ravi le sublime spectacle que je contemple aujourd’hui. Alors l’avenir était encore pour moi rempli de douces espérances; pour moi maintenant l’avenir est borné comme la vue de ces montagnes!

Cependant je suis par la pensée le soleil dans les régions ardentes où nous allons. Je me vois sur cette terre d’Afrique, que j’appelle de tous mes vœux; je me vois, après une rude journée de charrue dans une plaine immense, bornée d’un côté par les montagnes, de l’autre par la mer. Comme aujourd’hui le soleil se couche, sur les tracées sanguinolentes du ciel se détache vigoureusement un de mes compagnons d’exil; sa charrue traînée par deux bœufs du petit Atlas marchant gravement vers l’étable; autour de moi tout est solitude et silence, au dedans de moi tout est turbulence et agitation, mes souvenirs appellent des larmes que le courage et la patience essuient; je pense à vous, oh! mes amis!…

Qu’il serait bon de voyager si nous pouvions le faire dans d’autres conditions, si nous n’avions l’esprit et le cœur bourrelés de regrets, l’eau est si transparente et le ciel est si beau!

Le soleil est prêt à disparaître, en ce moment une nuée d’hirondelles obscurcit le point du ciel sous lequel nous nous trouvons. Charmantes émigrées qui allez comme moi chercher une terre plus hospitalière, vous qui peut-être allez où je vais, et qui plus heureuses que moi reverrez l’an prochain le nid de France qui abrita vos premières amours, suspendez un instant votre course rapide,

Hirondelles de ma patrie!

Le ciel est balayé, il faisait nuit; elles ont disparu. Nous touchons à Corbeil. Je suis distrait des idées qui m’assiègent par les interpellations fréquentes des paysans qui bordent la rive; un dialogue plus ou moins spirituel s’établit entre eux et des colons du bord.

« Vive la République! — Vive les colons! — Dites donc, les amis! venez-vous avec nous à Marengo? — Pourquoi faire? — Planter des choux et épouser les bédouines. — Bon ! si vous n’avez pas de parrains pour vos enfants, vous nous ferez signe! — Convenu! — En attendant nous allons préparer une friture pour quand vous repasserez. — Ça va, et vive la République! — Non, vive Napoléon! »

Eh quoi! moi qui pensais en quittant Paris être à jamais débarrassé des discussions aigre-douces de la politique! faut-il encore les retrouver sur le chemin!

La suite dans un prochain épisode…

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