Alexandre Villacrose en Algérie (1852–1874)
D’après le livre d’Alexandre Villacrose, Vingt ans en Algérie ou Tribulations d’un Colon, Paris, Challamel Ainé, 1875, 375 p.
Alexandre Villacrose arrive en Algérie le 26 juin 1852, à vingt ans, sans l’avoir vraiment choisi. Il en repart le 10 janvier 1874, sans pouvoir vraiment s’y résoudre. Entre ces deux dates, vingt-deux années d’une vie que rien ne prédestinait à ce territoire : successivement soldat incorporé de force, fonctionnaire de la trésorerie, puis colon acharné dans la région de Dellys. Une vie faite de fièvres et de récoltes, d’amour et de deuil, d’espoirs construits et détruits et qui se termine dans les larmes, à bord d’un paquebot qui s’éloigne d’Alger par un matin de janvier. Voici le récit de ces vingt ans.
Le soldat (1852–1856)
Tout commence par une punition. Le 26 juin 1852, à vingt ans à peine, Alexandre Villacrose vient d’échouer de justesse au concours de Saint-Cyr – classé 220e pour 180 places. Une faute de jeunesse lui vaut aussitôt une décision paternelle sans appel : il est incorporé dans les chasseurs d’Afrique et expédié en Algérie.
La vie de caserne le saisit brutalement. Réveil à quatre heures, soupe à la gamelle, corvées d’écurie, exercices épuisants. Dès le premier été passé à Aumale, la fièvre l’abat comme elle abat tous les nouveaux venus. Il participe à une expédition punitive au pied du Djurdjura, traverse les soubresauts du théâtre algérien dans ces années de pacification encore incertaine. Brigadier au bout de six mois, il observe avec une ironie mordante les maraudages de ses camarades, les superstitions de la vie de garnison, l’absinthe et l’eau-de-vie érigées en seuls remèdes à l’ennui et à la fièvre.

Ces premières années sont rudes, mais elles forment l’œil. Villacrose apprend à comprendre le territoire, à distinguer les hommes, à mesurer la distance entre les discours officiels sur la colonisation et la réalité du terrain. Quand il quitte l’uniforme en 1856, il est déjà, sans le savoir encore, un observateur accompli de l’Algérie coloniale.
Le fonctionnaire (1856–1858)
Passé au service de la trésorerie d’Alger, Alexandre Villacrose entre dans une vie plus civile, mais l’Algérie ne le lâche pas. C’est à cette époque qu’il retrouve Euphémie P., une femme rencontrée dès 1851 lors de vacances à Alger. Leur histoire avait été contrariée par un épisode dramatique – le suicide d’un officier rival qui l’aimait aussi, mais elle reprend désormais avec la solidité de deux êtres qui ont choisi de construire ensemble.
En 1857, Villacrose participe à la grande expédition de Kabylie en qualité de payeur adjoint, un rôle modeste, mais qui lui permet d’observer de près les opérations militaires et les populations kabyles qu’il côtoiera longuement par la suite. Il est de ces hommes qui, sans jamais chercher la gloire, se trouvent au cœur des événements et en gardent une mémoire précise et sans fard. La vie commune avec Euphémie P. commence à cette époque. Elle durera quinze années, jusqu’à la mort de celle qu’il n’appelle jamais que par ses initiales, comme pour préserver jusqu’au bout une pudeur à laquelle il tenait.
Le colon (1859–1873) : la ferme de Ben-Ameur
C’est la période la plus longue, la plus riche et la plus douloureuse. Installé dans la région de Dellys, entre la côte méditerranéenne et les contreforts kabyles, Villacrose développe une ferme à laquelle il donne le nom de Ben-Ameur (1). Pendant près de quinze ans, il y cultive le blé, l’orge, les légumineuses, pratique un élevage croisé raisonné, et gère avec Euphémie P. une laiterie qui constitue l’un des éléments les plus stables de l’exploitation.

Ces années sont celles d’une adaptation permanente. Villacrose apprend à ses dépens ce qu’aucun manuel ne peut enseigner : que les méthodes françaises transplantées sans discernement produisent des désastres, que le sol algérien impose ses propres lois, et que la survie d’une exploitation dépend autant des relations entretenues avec les voisins arabes et kabyles que des techniques agricoles elles-mêmes. En 1867–1868, il est nommé vice-président de la commission chargée de constituer la propriété individuelle dans la tribu des Beni-Thour – reconnaissance modeste, mais réelle, de sa connaissance du terrain et des hommes.
Puis vient le printemps 1871. Les tribus kabyles de la région de Dellys se soulèvent. Villacrose vit de l’intérieur le siège de Dellys pendant quarante-trois jours : cinq cents défenseurs retranchés face à dix-huit mille insurgés. Sa propre ferme est partiellement détruite. Ce traumatisme ne le quittera plus. Il ne pardonnera jamais ce qu’il interprète comme une trahison – celle d’une coexistence qu’il croyait possible et qui s’est effondrée dans la violence.
Euphémie P. meurt vers 1872. Seul, ayant dépassé la quarantaine, épuisé par vingt ans d’efforts sur une terre qui lui a tout pris, Alexandre Villacrose se décide à quitter l’Algérie. Le 7 janvier 1874, il monte dans la diligence de Dellys à Alger. Le 10 janvier, il embarque à bord du Lou Cettori à destination de Marseille. En passant devant ce qui avait été sa ferme, devant les arbres qu’il avait plantés, le jardin, la maison, l’avenue qu’il avait tracée, il se penche à la portière pour un dernier adieu. Il pleure sans chercher à s’en cacher.
Trente heures plus tard, la côte algérienne a disparu à l’horizon. Vingt ans de sa vie viennent de s’effacer.
(1) Ben-Ameur n’est pas seulement le nom que Villacrose a donné à sa ferme, c’est avant tout le nom d’une fraction tribale réelle du douar-commune de Dellys. Une monographie locale sur Dellys le confirme clairement : le douar-commune de la région se compose de plusieurs fractions, dont Ben Ameur, aux côtés de Badchia, Azrou, Ben-Amara, Ben-Atchaou, Ben-Hamza… Ce sont les subdivisions territoriales et tribales qui structuraient le territoire autour de Dellys à l’époque coloniale.
Autrement dit, Villacrose a simplement donné à sa ferme le nom du territoire tribal sur lequel elle était implantée – usage courant chez les colons de la région, qui adoptaient la toponymie locale pour désigner leurs exploitations. C’est d’ailleurs ce qui explique sa nomination en 1867–1868 comme vice-président de la commission chargée de constituer la propriété individuelle dans la tribu des Beni-Thour : il était profondément intégré dans la connaissance du tissu tribal local.
Sources
- A. Villacrose, Vingt ans en Algérie ou Tribulations d’un Colon, Paris, Challamel Ainé, 1875, 375 p.
- Majid Embarech, « Les mémoires d’un colon en Algérie : le cas d’Alexandre Villacrose (1855–1875) », maître de conférence en histoire contemporaine, Université Côte d’Azur. Disponible sur Academia.edu : https://www.academia.edu/37216169
- Nina S. Studer, « Remembrance of Drinks Past : Wine and Absinthe in Nineteenth-century French Algeria », in The Politics of Historical Memory and Commemoration in Africa. Essays in Honour of Jan-Georg Deutsch, De Gruyter, 2022.