Ces Alsaciens qui ont choisi la France… et parfois l’Algérie
En 1871, l’Alsace bascule.
La défaite française contre la Prusse, consacrée par le traité de Francfort, survient le 10 mai 1871.
Elle oblige la France à céder les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin.
Elle cède aussi la Moselle et une partie de la Meurthe.
Pour les Optants et les habitants de ces territoires annexés, le temps des choix est venu.

Parmi tous ces destins, l’un d’eux se retrouvera directement lié à Marengo. Mathilde Ida Zaepffel, née le 10 avril 1841 à Sainte-Marie-aux-Mines, opte pour la nationalité française le 6 septembre 1872 depuis La Haye. Le 16 mai 1874 à Paris, elle épousera à Paris le maire de Marengo, Michel Eugène Beauvais, et rejoindra à son tour, de l’autre côté de la Méditerranée, la terre que des centaines d’Alsaciens avaient déjà choisie avant elle.
Mathilde Ida était mon arrière-arrière Grand-Mère.
« Opter » : un mot, une vie
Le traité prévoit une clause d’« option de nationalité » : chaque habitant peut conserver la nationalité française, à condition de quitter son foyer avant le 1er octobre 1872 — délai repoussé au 1er octobre 1873 par un texte du 11 décembre 1871. Ceux qui font ce choix sont appelés les optants.
Ce mot, d’apparence administrative, recouvre des destins bouleversés. Quitter Strasbourg, Colmar, Mulhouse, Sainte-Marie-aux-Mines — parfois après des siècles d’enracinement — pour rester français. Abandonner sa maison, son jardin, ses morts, pour ne pas renoncer à sa patrie.
Plus de 130 000 personnes font ce choix entre 1871 et 1873.
La plupart des Optants rejoignent la France de l’intérieur, souvent dans des villes frontalières comme Nancy. Ou Belfort et parfois Paris complètent ce mouvement.
Mais certains partent beaucoup plus loin.
Deux vagues vers l’Algérie
L’émigration alsacienne vers l’Algérie ne naît pas en 1871. Elle lui est bien antérieure, et se déroule en deux temps.
La première vague (1830–1871) représente environ 22 000 personnes. Poussés par la surpopulation et la famine de 1847, des milliers d’Alsaciens traversent la Méditerranée. Ils recherchent les concessions de terres promises par le gouvernement français.
On retrouve les premières familles alsaciennes-lorraines dès 1832 à Dély-Ibrahim et Kouba, premiers villages de colonisation. En 1843 — la grande année de départs —, 2 006 personnes, appelées Optants, quittent le département du Haut-Rhin pour l’Algérie. En 1856, les Alsaciens-Lorrains représentent près d’un quart de la population française en Algérie.
La seconde vague (1871–1904) est celle des optants proprement dits. Elle est moins massive qu’on ne le croit souvent : entre mai 1871 et août 1872, on compte environ 6 000 départs vers l’Algérie, contre 17 000 vers l’Amérique. Pourquoi cette disproportion ? Les raisons sont concrètes : le voyage vers les États-Unis est moins cher, les bagages y sont acceptés jusqu’à 100 kg contre 30 kg pour l’Algérie, et l’Amérique promet 80 hectares de terre après cinq ans de résidence.
Sur l’ensemble de la période 1830-début XXe siècle, ce sont ainsi plus de 34 000 Alsaciens-Lorrains qui émigrent en Algérie — principalement vers les régions d’Alger et d’Oran, et pour les trois quarts d’entre eux depuis l’Alsace plutôt que la Lorraine.
La loi du 4 mars 1871 : une promesse de terres
Pour attirer les réfugiés d’Alsace-Lorraine, le gouvernement français adopte rapidement la loi du 4 mars 1871, qui octroie 100 000 hectares de bonnes terres aux nouveaux colons émigrés en Algérie. Ces terres proviennent en grande partie des séquestres des tribus révoltées de Kabylie.
Contexte des émigrations 1871
Mais la réalité est plus rude que les promesses. Les premiers départs de l’été 1871 se déroulent dans une certaine confusion. Certains partent sans être passés par les commissions d’émigration de Nancy ou Belfort. Ils arrivent sans que rien ne soit préparé pour les accueillir.
Les terres allouées, de 4 à 12 hectares, sont souvent en état inculte. Le taux d’échec dépasse 50 % par endroits. Pour les Optants, l’incertitude demeure malgré les promesses.
Une identité suspendue
Pour les jeunes hommes, il y a aussi une autre raison de fuir : échapper au service militaire prussien. On retrouvera entre 1882 et 1885 45 % d’Alsaciens dans les effectifs des deux régiments étrangers de la Légion.
Partout où ils s’installent, les Alsaciens emportent avec eux leur identité. Dans les villages de colonisation algériens, on croise des enseignes « À la cigogne d’Alsace », des associations de secours mutuel entre compatriotes, des dialectes qui résonnent loin de leur terre natale. L’écrivain alsacien Paul Acker résumait ainsi ce destin particulier :
« L’Alsacien, où qu’il soit, est toujours, depuis la guerre, un exilé. S’il vit en France, il y est en exil de sa petite patrie ; s’il vit en Alsace, il y est en exil de la grande patrie ; nous sommes toujours des exilés. »
Et pour ceux déjà en Algérie ou en Europe ?
Le traité de Francfort concerne aussi les Alsaciens-Lorrains établis hors de France.
Qu’ils vivent à Paris, La Haye, Genève ou Alger, ils doivent effectuer leur déclaration d’option.
Cette déclaration se fait devant les autorités françaises compétentes, consulats et légations, dans le délai imparti.
Les Archives nationales et les archives départementales du Haut-Rhin conservent les listes des Optants.
Ils correspondent à des témoignages d’une diaspora alsacienne dispersée après 1871.
Lire un précédent article sur Mathilde Ida Zaepffel intitulé « Mathilde« .
Sources : CDHA (Centre de Documentation Historique sur l’Algérie), Archives du Haut-Rhin (Gf 605), Revue d’histoire du XIXe siècle / Benoît Vaillot, marengodafrique.fr
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