Colonisation et mondialisation

Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (1/6)

Par Etienne LAUDE, avril 2026

Certains de mes lecteurs se demandent probablement ce qui me pousse à m’intéresser avec autant d’obstination à cette histoire de l’Algérie – ses pionniers, ses réalisations abandonnées, ses paradoxes soigneusement occultés. La réponse est simple : tout a commencé par une recherche familiale et généalogique. Mais ces choses-là ne restent jamais à leur place. Elles débordent, s’élargissent, et finissent par vous emporter bien au-delà de ce qu’on cherchait au départ. Le XIXe siècle est ainsi devenu mon territoire – un siècle que je ne cesse d’arpenter, et qui ne cesse de me surprendre. Cette série d’articles fait suite à « Sur une ligne de crête« , disponible sur ce même site. J’aurais pu lui donner un autre titre : « Je vais encore me faire des amis… » Ceux qui ont lu le premier comprendront pourquoi. Une règle guide ces pages : remonter aux sources primaires. Non par érudition, mais par méfiance. Celle que l’on développe inévitablement quand on observe comment les interprétations, à mesure que le temps passe, finissent par s’imposer à la place des faits.

Navire le Bohémia, msi en service sur la ligne Oran-New-York par Sigurd Kuhlman, fils de Josef, en 1891 pour le compte de la Cie Anchor Lines.
Introduction : un siècle fondateur, un siècle oublié

Le XIXe siècle souffre d’un paradoxe cruel : il est à la fois le siècle qui a le plus façonné notre monde et l’un des moins bien compris. Coincé entre la Révolution française et les deux guerres mondiales, il est souvent traité comme un simple couloir de transit dans les manuels scolaires. Pourtant, pratiquement tout ce qui définit la modernité – le progrès technique, la mondialisation, les tensions géopolitiques, les inégalités Nord-Sud, l’État-nation, la médecine moderne, l’industrie – y trouve ses racines.

Ignorer le XIXe siècle, c’est se condamner à ne rien comprendre des XXe et XXIe siècles.

Le XIXe siècle a inventé la mondialisation bien avant que le mot n’existe. Ce que l’on croit souvent être une création des années 1990 (l’intégration des marchés, la circulation des capitaux, la contraction des distances) fut d’abord une réalité du siècle de Lesseps, de Pasteur et de Jules Ferry. Une mondialisation née sur les quais de Pondichéry, dans les salles de marché de Paris et de Londres, sur les chantiers des chemins de fer d’Amérique et d’Asie. Et une mondialisation inséparable de la colonisation qui en fut à la fois le moteur et l’ombre.

Les mécanismes économiques d’une première mondialisation

Les économistes Kevin H. O’Rourke (Oxford) et Jeffrey G. Williamson (Harvard), dans leur ouvrage de référence Globalization and History: The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy (MIT Press, 1999), démontrent que le degré d’intégration commerciale, migratoire et financière atteint entre 1850 et 1914 constitue la première mondialisation au sens plein du terme. Leur indicateur central – la convergence des salaires réels entre pays – montre une intégration sans précédent de l’économie atlantique.

Entre 1850 et 1914 :

  • Le câble télégraphique transatlantique (1866) connecte les marchés financiers en temps réel pour la première fois de l’histoire
  • Le canal de Suez (1869) réduit les distances commerciales entre l’Europe et l’Asie de 40 %
  • Le chemin de fer quadrille les continents : en 1900, le réseau mondial dépasse 800 000 km
  • Les flux migratoires sont considérables : entre 1815 et 1914, 60 millions d’Européens émigrent vers les Amériques, l’Australie et l’Afrique du Sud
  • L’étalon-or crée une monnaie internationale de facto, facilitant les échanges

L’économiste Angus Maddison, dans ses Statistiques historiques de l’économie mondiale publiées sous l’égide de l’OCDE (2003), a mesuré que le degré d’intégration commerciale mondiale atteint en 1913 ne sera retrouvé qu’en… 1980. La Grande Guerre et les nationalismes économiques de l’entre-deux-guerres auront, en effet, brisé cette première mondialisation. Ce que nous vivons aujourd’hui est donc la deuxième mondialisation, et le XIXe siècle en est le vrai acte fondateur.

La colonisation : moteur et condition de cette mondialisation

Cette mondialisation ne s’est pas construite dans le vide : elle a eu besoin d’un vaste système de domination territoriale pour accéder aux marchés, aux ressources et aux routes commerciales. La mondialisation du XIXe siècle et la colonisation ne sont pas deux phénomènes séparés, ils sont structurellement liés.

Le partage du monde

La Conférence de Berlin (1884-1885), analysée par l’Encyclopédie pour une Histoire Nouvelle de l’Europe (EHNE), est le moment où les puissances européennes formalisent le partage de l’Afrique. En 1878, l’Europe contrôle 67 % des terres émergées ; en 1914 : 84 %. C’est le pic de l’hégémonie européenne mondiale. Ce sont bien 14 gouvernements, sous l’impulsion de Bismarck, qui ont organisé ce partage sans représentation africaine.

La logique économique

La colonisation répond à une logique économique précise, théorisée notamment par Jules Ferry :

  • Débouchés commerciaux pour les industries européennes en surproduction
  • Sources de matières premières à bas coût (caoutchouc, coton, métaux)
  • Investissement des capitaux excédentaires
  • Zones d’installation pour les populations européennes en excès démographique

Cette même logique – accès aux marchés, aux ressources, projection de puissance économique – est exactement ce qui structure aujourd’hui les relations entre les grandes puissances (Chine incluse) et les pays en développement. La Chine en Afrique au XXIe siècle reproduit structurellement la logique coloniale européenne du XIXe, avec des instruments différents (dette, infrastructures, zones économiques spéciales).

Le legs institutionnel

Les frontières actuelles de l’Afrique, du Moyen-Orient et d’une partie de l’Asie ont été tracées au XIXe et au début du XXe siècle par des bureaucrates européens, souvent sans aucune considération pour les réalités ethniques, tribales ou géographiques. Les conflits actuels au Soudan, en Afrique, en Syrie, en Irak, au Cachemire – tous ont leur origine dans ces tracés coloniaux.

Le paradoxe : la colonisation avait une âme, la mondialisation n’en a pas

C’est peut-être la distinction la plus troublante – et la moins dite – entre ces deux phénomènes que l’on a trop souvent tendance à confondre ou à superposer.

La colonisation fut brutale, inégale, souvent destructrice des cultures qu’elle prétendait élever. Mais elle portait, chez nombre de ses acteurs, une dimension humaniste réelle – aussi mal comprise, aussi paternaliste et aussi schizophrène soit-elle. Des missionnaires, des médecins, des instituteurs, des ingénieurs ont construit des écoles, des hôpitaux, des routes en y croyant sincèrement. Ils pensaient – avec l’arrogance de leur époque – apporter quelque chose à des peuples qu’ils jugeaient, à tort ou à raison, moins avancés. Cette conviction était profondément erronée dans sa hiérarchie des civilisations. Elle n’en était pas moins une conviction, un projet, une forme de responsabilité assumée envers l’autre – fût-ce un projet imposé par la force.

La mondialisation contemporaine, elle, ne se donne même plus cette peine. Les multinationales, le FMI, l’OMC, les chaînes de valeur globales n’ont jamais prétendu civiliser quiconque. Elles consomment des marchés, des ressources et des mains-d’œuvre sans y adjoindre le moindre projet de société. L’aide au développement existe, certes – mais elle est systématiquement conditionnée à des réformes économiques libérales, transformant la philanthropie en instrument du marché. Il n’y a pas d’Ismaÿl Urbain (1) de la mondialisation, pas de penseur qui dirait : nous allons intégrer ces peuples dans l’économie mondiale pour eux, dans le respect de leur identité.

La colonisation fut une violence portée par une bonne conscience sincère. La mondialisation est une extraction sans conscience du tout.

Le colonisateur voulait, à sa façon, changer l’homme qu’il dominait. Le marché mondialisé, lui, se contente de le consommer.

Et que dire des États-Unis, champions autoproclamés de la liberté des peuples, qui ont soutenu les « révolutions » anticoloniales avec une constance suspecte – celle d’un prédateur attendant patiemment que le gibier change de main ? Chasser l’Europe de ses colonies n’était pas un acte de générosité : c’était une stratégie de marché.

Il faut d’abord rappeler sur quel sol cette grande nation de la liberté a été bâtie. Les Indiens d’Amérique des dizaines de peuples, des millions d’hommes et de femmes ont été méthodiquement exterminés, chassés de leurs terres, parqués dans des réserves, leurs cultures réduites à néant. Ce fut l’un des génocides les plus systématiques de l’histoire humaine, conduit au nom du progrès et de la civilisation par ceux-là mêmes qui allaient, un siècle plus tard, donner des leçons de liberté au monde entier. La colonisation que les Américains dénonçaient en Afrique et en Asie, ils l’avaient pratiquée chez eux jusqu’à l’impensable. Rappelons nous :

  • Suez, 1956 : Washington força la retraite humiliante de Paris et Londres – non pour rendre l’Égypte aux Égyptiens, mais pour s’installer à leur place, sans drapeau planté, sans gouverneur nommé, mais avec des contrats signés.
  • L’Algérie est peut-être l’exemple le plus révélateur. En 1957, le sénateur John Kennedy prononce un discours tonitruant en faveur de l’indépendance algérienne, la France est scandalisée, le tiers-monde applaudit. Ce que Kennedy ne dit pas, c’est que le pétrole saharien vient d’être découvert en quantités colossales. Hasard du calendrier certainement… Lorsqu’il devient président, les compagnies américaines sont aux premières loges pour négocier avec le FLN nouvellement au pouvoir. La liberté de l’Algérie intéressait Washington à condition qu’elle soit une liberté ouverte aux affaires américaines. Cela ne vous rappelle rien ?
  • Congo, 1961 : Patrice Lumumba, premier ministre démocratiquement élu, rêve d’une indépendance réelle pour son pays et ses ressources colossales – uranium, cobalt, cuivre. La CIA l’élimine. Mobutu, corruptible et docile, lui succède pour trente ans. La décolonisation, version américaine.
  • Vietnam : Washington soutint brièvement Ho Chi Minh contre la France coloniale en 1945 – avant de financer la guerre française, puis de la mener eux-mêmes pendant vingt ans. La liberté des peuples avait ses limites géographiques : elle s’arrêtait là où commençait la peur du communisme et l’appétit des marchés.

Le colonisateur européen avait au moins la franchise de sa volonté de domination qui s’accompagna des créations multiples (routes, ponts, écoles, hôpitaux etc .). L’Amérique, elle, a inventé la domination sans aveu, plus insidieuse, plus rentable, et infiniment plus hypocrite. Et construite, ne l’oublions jamais, sur les ossements de peuples entiers dont elle a effacé jusqu’au nom.

Alors oui, je continuerai inlassablement à sortir de l’ombre l’histoire de nos pionniers d’Algérie – si souvent brocardés, caricaturés, livrés aux chantres de la réécriture de l’histoire. Ceux qui ont défriché, bâti, soigné, enseigné dans un pays que rien ne promettait à la civilisation méritent mieux que d’être réduits à la silhouette commode du colon oppresseur. L’histoire est rarement aussi simple que ses fossoyeurs voudraient le faire croire.

La suite dans un prochain numéro … je parlerai justement de ces fossoyeurs.

(1) Ismaÿl Urbain, né Thomas Urbain Apolline le 31 décembre 1812 à Cayenne en Guyane et mort le 28 janvier 1884 à Alger, est un fonctionnaire, journaliste, interprète et essayiste français.

Sources :

  • O’Rourke, K.H. & Williamson, J.G., Globalization and History: The Evolution of a Nineteenth-Century Atlantic Economy, MIT Press, 1999
  • Maddison, A., L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003
  • EHNE, La Conférence de Berlin et le partage de l’Afrique, ehne.fr
  • France Culture, émission documentée sur la Conférence de Berlin

World History Encyclopedia, Conférence de Berlin : l’instauration des règles de la ruée sur l’Afrique

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