La révolution industrielle : mère de toutes les transformations

Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (3/6)

Par Etienne LAUDE, avril 2026

La révolution industrielle, amorcée en Grande-Bretagne dès le XVIIIe siècle mais qui se généralise au XIXe est le big bang de la modernité économique et sociale. Elle ne s’est pas contentée de transformer l’Europe : elle a produit, en Algérie, certaines de ses réalisations les plus spectaculaires et les plus méconnues. En un demi-siècle, une terre que l’on décrivait comme inhospitalière est devenue l’un des chantiers les plus ambitieux de la Méditerranée, laboratoire vivant de toutes les innovations du siècle.

L’historien Eric Hobsbawm lui a consacré sa célèbre trilogie du « long XIXe siècle » :

  • L’Ère des révolutions, 1789-1848 (1962)
  • L’Ère du capital, 1848-1875 (1975)
  • L’Ère des empires, 1875-1914 (1987), Fayard

Ces trois volumes restent à ce jour les œuvres de synthèse les plus complètes sur cette période, combinant histoire économique, sociale et politique à l’échelle mondiale.

Pendant des millénaires, la croissance économique mondiale a été quasi nulle (environ 0,1 % par an). À partir de 1820, elle s’envole. Selon les données de Maddison, le PIB par habitant en Europe occidentale est multiplié par 5 entre 1820 et 1913. C’est une rupture sans équivalent dans l’histoire humaine dont l’Algérie fut l’un des théâtres les plus éloquents.

Les grandes réalisations en Algérie

Le réseau ferroviaire

Dès 1862, la première ligne de chemin de fer algérienne relie Alger à Blida. En 1914, le réseau dépasse 4 000 km, desservant les grandes villes – Alger, Oran, Constantine, Bône – mais aussi les territoires intérieurs, à travers l’Atlas et les hauts plateaux. C’est l’une des infrastructures ferroviaires les plus développées d’Afrique à cette époque, construite dans des conditions géographiques souvent extrêmes. Des tunnels, des viaducs, des gares monumentales : le génie civil du XIXe siècle s’y exprime avec une ambition qui n’avait rien à envier aux grands chantiers européens.

Le chemin de fer en Algérie, fin XIXe siècle. Collection personnelle de l’auteur.

La transformation de la Mitidja

La plaine de la Mitidja, aux portes d’Alger, était au moment de la conquête un marécage infesté de paludisme, réputé infranchissable. En quelques décennies, des ingénieurs, des médecins et des colons l’ont drainée, irriguée, assainie. Elle est devenue l’une des plaines agricoles les plus fertiles du bassin méditerranéen – vignes, agrumes, céréales – grâce à un travail colossal de génie civil et de médecine préventive. C’est l’application directe, sur le terrain algérien, des avancées de la révolution pasteurienne et de l’ingénierie hydraulique du XIXe siècle.

Le pont sur l’oued Nador, entre Marengo et Tipaza. vers 1880. Collection personnelle de l’auteur.

Les ports et le désenclavement maritime

Le port d’Alger est entièrement reconstruit entre 1836 et 1870 – jetées, quais, entrepôts, outillage portuaire moderne. Oran, Bône et Philippeville connaissent la même transformation. Ces ports font de l’Algérie une plaque tournante de la Méditerranée occidentale. C’est dans ce contexte que s’inscrit, en 1891, la première liaison directe Oran-New York assurée par le Bohemia – symbole parfait de l’intégration de l’Algérie dans la première mondialisation, et de la place qu’occupait Oran dans les grandes routes maritimes de l’époque.

Le port d’Oran en pleine extension, vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Les villes et l’urbanisme

Alger, Oran, Constantine, Bône : en moins d’un siècle, des villes modernes surgissent, dotées de boulevards, d’égouts, d’eau courante, d’éclairage public au gaz puis à l’électricité. L’École de médecine d’Alger est fondée en 1857 – l’une des premières institutions universitaires d’Afrique. Des hôpitaux, des écoles, des marchés couverts, des théâtres, des bibliothèques : l’urbanisme du XIXe siècle s’y déploie avec une ambition que confirment les archives photographiques de l’époque, encore saisissantes aujourd’hui.

Alger, le port vers 1890. Collection personnelle de l’auteur.

Les lignes télégraphiques

Dès 1857, l’Algérie est reliée à la France par câble télégraphique sous-marin. En 1870, un réseau terrestre couvre les principales villes et postes militaires. L’Algérie entre ainsi dans l’ère de la communication instantanée — ce même réseau mondial de câbles qui constitue l’un des marqueurs fondateurs de la première mondialisation.

Algérie, le télégraphe électrique. fin XIXe.

L’agriculture et les ressources

La Viticoop, dirigée par Jean Mailhos, beau-frère de Susanne Kuhlman de 1921 à 1962.

La révolution agricole accompagne la révolution industrielle : introduction de cultures nouvelles (vigne, tabac, coton, agrumes), création de coopératives, développement de l’élevage raisonné. Dans les années 1880-1900, l’Algérie devient l’un des premiers producteurs de vin au monde – ironie de l’histoire pour un territoire à majorité musulmane. Dans le même temps, les premières exploitations minières s’ouvrent : phosphates, zinc, fer dans la région de Constantine, qui alimentent les industries européennes en pleine expansion.

Les techniques qui ont changé le monde
InnovationDateApplication en Algérie
Locomotive à vapeur1825Réseau ferroviaire dès 1862
Télégraphe électrique1837Câble sous-marin France-Algérie dès 1857
Anesthésie chirurgicale1846Hôpitaux militaires puis civils
Pasteurisation1864Lutte contre le choléra et la fièvre typhoïde
Dynamite1867Percement des tunnels de l’Atlas
Téléphone1876Réseau urbain dans les grandes villes
Électricité domestique1880sÉclairage public à Alger et Oran

Ce que ces réalisations nous disent

Ces chantiers ne doivent pas faire oublier les spoliations, les déplacements de populations et les violences qui les ont accompagnés ou rendus possibles. Mais les effacer de l’histoire au nom d’une lecture uniquement victimaire serait une autre forme de falsification. Des hommes et des femmes – colons, ingénieurs, médecins, ouvriers européens et algériens – ont bâti ensemble des infrastructures dont certaines sont encore en service aujourd’hui. C’est cette ambivalence irréductible que l’histoire honnête doit tenir, sans en sacrifier aucun terme.

Sources :

  • Hobsbawm, E., L’Ère des révolutions (1962), L’Ère du capital (1975), L’Ère des empires (1987), Fayard
  • Maddison, A., L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003
  • Ageron, C.-R., Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, Que sais-je ?
  • Cote, M., L’Algérie ou l’espace retourné, Flammarion, 1988
  • Gobin, E., Les chemins de fer algériens, Revue d’histoire des chemins de fer, 2004
  • Archives nationales d’outre-mer (ANOM), Aix-en-Provence
  • Gallica/BNF, photographies et documents de l’Algérie coloniale, XIXe siècle

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