Pour Dominique et Adeline Néron
Des racines marengoises

Louise Euphémie Beauvais naît en mars 1853 à Marengo, dans la plaine fertile de la Mitidja. Elle est la fille ainée de Michel Eugène Beauvais et d’Eulalie Chapotin, une famille bien établie dans la commune, puisque son père y exercera les fonctions de maire pendant de longues années et siégera premier suppléant du Juge de Paix. Les Beauvais sont propriétaires et cultivateurs, enracinés dans cette terre algérienne que les colons ont défrichée depuis leur installation en décembre 1848.
Lorsque sa mère Eulalie meurt en 1868, la jeune Euphémie, à peine quinze ans, hérite d’une parcelle de terre labourable à Marengo, une pièce de onze hectares, portant les numéros 305, 306 et 531 du plan communal. Cette terre avait elle-même connu plusieurs propriétaires successifs : les époux Eddel-Wasserman, cultivateurs, puis les époux Beauvais-Chapotin eux-mêmes. C’est tout le destin de la colonisation agricole de la Mitidja que l’on lit dans ces successions de parcelles.
Un mariage, une nouvelle vie

En 1874, Euphémie épouse Joseph Eugène Néron. Né le 3 juin 1847 à Boghar, une petite ville de garnison de l’arrière-pays algérien. Joseph ne sera pas cultivateur mais représentant de commerce, homme de réseaux et de routes, à l’image d’une nouvelle génération d’Algériens français tournée vers les échanges plutôt que vers la terre. C’est sans doute ce qui les amène à vendre plus tard la parcelle héritée d’Eulalie : Joseph ne tient pas à exploiter des champ, et Marengo, pour eux, sera désormais un point de départ plutôt qu’un point d’ancrage.
Les années douloureuses : trois enfants perdus
Les premières années, jeune couple s’installe néanmoins à Marengo, et les premières naissances surviennent rapidement. Mais ces années sont marquées par des deuils répétés, tragiques, que connaissent hélas beaucoup de familles coloniales de l’époque, exposées aux épidémies et à une médecine encore insuffisante :
- Ernest Henri naît le 10 janvier 1874 à Marengo. Il meurt le 31 août 1876, à deux ans et demi.
- Henry voit le jour le 12 janvier 1876. Il décède le jour même.
- Jérémie Louis Henri naît le 18 juin 1877 à Marengo. Son acte de naissance est signé par Michel Eugène Beauvais en tant que maire, son propre grand-père. Charles Chapotin, de la famille maternelle, figure parmi les témoins. Mais Jérémie meurt le 12 juillet 1878, à seulement treize mois.
En quelques années, trois fils. Trois cercueils. Euphémie et Joseph traversent un deuil que l’on peut à peine imaginer.
Oran et le premier départ
En 1880, le couple est à Oran. C’est là que naît leur quatrième enfant, Louis Ovar, le 16 février 1880. L’un des témoins à sa naissance est un certain Sigurd Kuhlman, les fils du Consul Général de Suède et Norvège Josef Kuhlman. Sigurd est le grand-oncle du petit Louis Ovar par son mariage avec Louise, la jeune sœur d’Eulalie. Ce déplacement vers Oran, la grande métropole de l’Ouest algérien, tournée vers l’Espagne et vers la mer, reflète la mobilité professionnelle de Joseph. Un représentant de commerce ne peut rester fixe ; il suit les marchés, les clients, les opportunités.
La Tunisie s’ouvre : le tournant de 1881
Tout change avec le traité du Bardo du 12 mai 1881, qui place la Tunisie sous protectorat français. Pour les Algériens français comme Euphémie et Joseph, cette nouvelle donne géopolitique ouvre un territoire voisin, familier de langue et de culture, désormais accessible aux ambitions commerciales. La Tunisie devient une extension naturelle de l’espace colonial français nord-africain.
Joseph, représentant de commerce, perçoit sans doute très tôt l’intérêt de cette ouverture.
Béja : la ville des mines et du chemin de fer
C’est à Béja, ville du nord-ouest tunisien, à une centaine de kilomètres de Tunis et à cinquante kilomètres seulement de la frontière algérienne, qu’Euphémie et Joseph s’établissent.

Béja n’est pas une ville ordinaire à cette époque. Perchée à 222 mètres d’altitude dans une région fertile et montagneuse, elle est au cœur d’une effervescence économique considérable. La raison ? Ses mines de plomb et de zinc, qui attirent capitaux et travailleurs depuis les années 1870. Dès le 1er septembre 1879, une ligne de chemin de fer reliant Tunis à Béja puis à Jendouba est inaugurée, précisément pour desservir ces mines. En 1884, elle est prolongée jusqu’à Ghardimaou, à la frontière algérienne, créant ainsi un axe ferroviaire direct entre Tunis et le réseau algérien.

La région est en pleine transformation. Les autorités françaises y installent un contrôle civil dès 1884. Des sociétés françaises exploitent les gisements. Le minerai, transporté par train jusqu’au port de Tunis, part ensuite vers l’Europe. C’est dans cet environnement dynamique que Joseph Eugène Néron, représentant de commerce, trouve probablement ses clients et ses affaires.

En juin 1904, une publication dans le journal Le Tell mentionne Euphémie Beauvais comme « épouse séparée de biens du sieur Eugène-Joseph Néron, représentant de commerce avec lequel elle demeure à Béja (Tunisie) ». Quelques mois plus tard, en novembre 1904, Joseph est mentionné comme demeurant à Tunis. Le couple a quitté Béja pour la capitale.
Tunis, la grande ville
Tunis au tournant du XXe siècle est une ville en pleine mutation. Sous le protectorat, la médina ancestrale est progressivement entourée d’une ville européenne moderne, avec ses boulevards, ses cafés, ses commerces. La communauté française d’Algérie y est bien représentée : beaucoup d’Algériens français, comme les Néron, ont traversé la frontière pour saisir de nouvelles opportunités, apportant avec eux leurs habitudes, leur réseau, leur façon de vivre.
C’est à Tunis que naît, le 14 septembre 1892, Jeanne Marie Eulalie Néron, leur cinquième et dernier enfant, une fille, dont le prénom rappelle à la fois la mère d’Euphémie (Eulalie Chapotin) et une longue lignée féminine. La naissance à Tunis plutôt qu’en Algérie suggère que le couple était déjà établi en Tunisie depuis plusieurs années avant 1904.
La Grande Guerre approche. Euphémie et Joseph semblent alors vivre entre Tunis et la côte algérienne. Euphémie Beauvais meurt le 28 novembre 1915 à Bône, où elle réside place Alexis-Lambert. Elle avait 62 ans. Fille de Marengo, elle s’éteint dans cette grande ville portuaire algérienne, à mi-chemin entre ses origines et sa vie tunisienne, comme si elle avait longtemps hésité.

Son acte de décès la décrit sobrement : « sans profession, fille de Michel Beauvais et de Eulalie Chapotin, tous deux décédés, épouse de Eugène Néron. »
Joseph Eugène Néron meurt neuf mois plus tard, le 30 juillet 1916, à Tunis. Il avait 69 ans. Commerçant jusqu’au bout, il sillonnait sans doute encore les routes entre Bône et Tunis pour ses affaires.
Une descendance dispersée
De leurs cinq enfants, deux avaient survécu :

Louis Ovar Néron, né à Oran en 1880, sera le seul fils du couple à atteindre l’âge adulte. Grand (1m77), instruit, il fera une belle carrière militaire dans les Zouaves, participera à la campagne d’Orient en 1915, sera grièvement blessé et recevra la Croix de guerre avec palme ainsi qu’une citation à l’ordre de la Légion d’honneur. Il mènera également une carrière juridique de premier plan, jusqu’au poste de Procureur général à Rabat. Il épouse Margueritte Albertine Acker en 1907 et finit sa vie à Médéa, où il décède le 30 décembre 1950. Son histoire fait l’objet d’un article séparé.
Jeanne Marie Eulalie Néron, née à Tunis en 1892, représente quant à elle la génération tunisienne de la famille. Son destin ultérieur reste à découvrir.
Ce que leur vie nous dit
L’histoire d’Euphémie et Joseph Eugène Néron est celle d’une génération charnière : nés en Algérie française, ils sont les enfants de colons pionniers, mais eux-mêmes ne cultivent plus la terre. Ils suivent les routes du commerce, traversent les frontières coloniales, s’installent là où les affaires les appellent. Marengo, Oran, Béja, Tunis, Bône. Leur vie est un itinéraire méditerranéen, tracé entre deux rives d’une Afrique du Nord en pleine transformation. Des fragments d’une vie ordinaire qui, mis bout à bout, racontent quelque chose d’essentiel sur ce que fut l’Algérie française et ses prolongements tunisiens.
Sources : actes d’état civil de Marengo, Oran et Tunis ; publication de purge d’hypothèque légale (Le Tell, 1892) ; annonces légales (Le Tell, 1904) ; registre militaire de Louis Ovar Néron.
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