La médecine : une révolution silencieuse aux conséquences planétaires

Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (4/6)

Par Etienne LAUDE, mai 2026

La révolution médicale du XIXe siècle est peut-être la plus profonde de toutes et l’Algérie en fut l’un des théâtres les plus éloquents et les plus méconnus. C’est en Algérie que fut faite l’une des découvertes médicales les plus importantes du siècle. C’est là que des médecins anonymes ont combattu des épidémies terrifiantes dans des conditions d’isolement extrême. C’est là, enfin, qu’un système de santé publique totalement inédit au monde arabe fut construit de toutes pièces en moins d’un demi-siècle.

A ce jour, l’Algérie est le seul territoire africain où une découverte ayant valu un Prix Nobel de Médecine a été accomplie.

Pas en Afrique du Sud, pas en Égypte, pas au Nigeria mais en Algérie, dans un hôpital militaire français, par un médecin qui soignait des soldats et des civils dans un pays en cours de colonisation. Un fait que ni la France ni l’Algérie ne mettent particulièrement en avant ce qui est très surprenant.

L’état sanitaire avant la colonisation : un désert médical

Lorsque les troupes françaises débarquent à Sidi Ferruch en juin 1830, elles trouvent une Algérie médicalement sinistrée. Après quatre siècles d’occupation ottomane, il n’existe pour ainsi dire aucune infrastructure médicale organisée. Les grandes épidémies – choléra, paludisme, typhus, peste – déciment régulièrement les populations sans que rien ne s’y oppose efficacement. Ce « désert médical », selon l’expression du Centre de Documentation Historique sur l’Algérie (CDHA), est le terrain fertile sur lequel toutes les catastrophes sanitaires vont se succéder, frappant colons et indigènes sans distinction.

Les premières vagues de colons européens en font l’expérience à leurs dépens. À Marengo, village fondé en décembre 1848 par 950 colons français, le bilan est effroyable : le choléra et le paludisme font une telle hécatombe qu’on ne compte plus que 150 survivants à la fin de l’année 1849. Eulalie Chapotin, jeune femme de Marengo, mourra du choléra en 1866 dix-huit ans après la fondation du village, comme tant d’autres… Ces morts sont autant de témoins de la réalité sanitaire de l’Algérie coloniale naissante, dont le site marengodafrique.fr conserve précieusement la mémoire.

L’Algérie, terre de découvertes médicales majeures

Ce qui est stupéfiant et presque totalement ignoré, c’est le nombre de découvertes médicales fondamentales qui ont été faites en Algérie ou par des médecins nés en Algérie. L’Algérie n’était pas seulement un terrain d’application de la médecine européenne : elle en fut un laboratoire actif, producteur de savoirs qui ont changé la médecine mondiale.

Laveran à Constantine : un Nobel en Algérie

Le 6 novembre 1880, dans la salle de dissection de l’hôpital militaire de Constantine, Charles Louis Alphonse Laveran (1845-1922), médecin militaire français de 35 ans, observe au microscope le sang d’un soldat souffrant de fièvre paludéenne. Il y identifie un parasite vivant dans les globules rouges – le Plasmodium – agent responsable du paludisme (1). C’est la première fois dans l’histoire qu’un être unicellulaire est identifié comme cause d’une maladie humaine. En 1907, Laveran reçoit le Prix Nobel de Médecine. Dans son discours Nobel, il rappelle avec précision :

Le médecin militaire Charles Louis Alphonse Laveran (1845-1922).

« En 1880, à l’hôpital militaire de Constantine, j’ai découvert sur les bords des corps sphériques pigmentés dans le sang d’un patient souffrant de paludisme… »

Une découverte Nobel faite en Algérie, par un médecin militaire au service de soldats et de civils. Le paludisme était alors décrit comme « le plus grand obstacle à la colonisation » et c’est depuis un hôpital militaire algérien que sa cause fut identifiée pour la première fois dans l’histoire de la médecine.

Fernand Widal, enfant de Dellys

le docteur Fernand Georges Isidore Widal (1862-1929)

Fernand Georges Isidore Widal (2) naît le 9 mars 1862 à Dellys, en Algérie. Il deviendra l’un des plus grands médecins et bactériologistes français de son époque. En 1896, il met au point le sérodiagnostic de la fièvre typhoïde – la célèbre réaction de Widal – test permettant de détecter les anticorps produits en réponse à Salmonella typhi. Ce test est encore utilisé dans le monde entier aujourd’hui, plus d’un siècle après sa mise au point. L’inventeur d’un des diagnostics médicaux les plus durables de l’histoire était algérien de naissance.

L’Institut Pasteur d’Alger et les frères Sergent

Fondé en 1894 à l’initiative des docteurs Jean-Baptiste Paulin Trolard et H. Soulié, l’Institut Pasteur d’Algérie devient rapidement l’un des plus actifs du réseau international Pasteur. Son directeur le plus illustre est Edmond Sergent (1876-1969), qui le dirige de 1910 à 1963 soit plus d’un demi-siècle et y accomplit une œuvre scientifique considérable.

Avec son frère Étienne Sergent, il réalise plusieurs découvertes majeures :

  • Dès 1900, ils confirment en Algérie le rôle de l’anophèle dans la transmission du paludisme
  • Ils identifient le phlébotome (une mouche des sables) comme vecteur de la leishmaniose cutanée — maladie grave et endémique touchant notamment les enfants
  • Étienne Sergent, avec Louis Parrot, met au point un sérum antiscorpionique efficace dans 95 % des piqûres dangereuses, une avancée vitale dans un pays où les scorpions tuaient régulièrement des enfants dans les zones rurales

Pasteur et l’Algérie : un lien essentiel

Louis Pasteur lui-même n’a pas travaillé en Algérie, mais ses découvertes y ont été déployées avec une rapidité et une ampleur remarquables. Son vaccin contre le charbon (anthrax, 1881) fut massivement utilisé en Algérie pour protéger les troupeaux décimés par l’anthrax dans les plaines algériennes. Le vaccin antirabique, mis au point en 1885, est déployé via l’Institut Pasteur d’Alger dès 1894. L’Algérie est l’un des premiers territoires non européens où la médecine pasteurienne s’applique comme politique de santé publique organisée par l’État.

Les médecins de la colonisation : des hommes de l’ombre

La grande histoire médicale de l’Algérie coloniale ne se résume pas aux découvertes des grandes figures. Elle se construit aussi, et peut-être surtout, dans le travail quotidien d’hommes peu connus, souvent seuls, dans des conditions que la médecine libérale contemporaine peine à imaginer.

Le Service de Médecine coloniale, créé le 21 janvier 1853, organise pour la première fois une médecine civile structurée en Algérie. Sa mission : soigner les civils et organiser la prévention sanitaire. Le recrutement est difficile, les contraintes sont nombreuses, les missions multiples, les conditions austères, les salaires maigres. La lecture des récits d’époque conservés par le CDHA met en relief une situation constamment déséquilibrée entre des responsabilités immenses et des moyens dérisoires. Mais rien ne rebute ces hommes.

Octave Fargier Lagrange médecin de la colonisation et maire de Bourkika en 1873 (1842-1905)
Le docteur Octave Fargier-Lagrange (1842-1905)

Le docteur Octave Fargier-Lagrange (1842-1905) en est l’exemple incarné. Né dans une famille de médecins en Ardèche, il est affecté dès 1867 à Mouzaiaville et Médéah, dans des zones rurales isolées. La même année, un violent tremblement de terre frappe la région — Fargier-Lagrange se distingue par son action sur le terrain, ce qui lui vaut la médaille d’honneur en or de 2e classe en 1890. Après l’obtention de son doctorat à Alger en 1873, il s’installe à Bourkika, dont il devient le premier maire, cumulant ainsi la responsabilité médicale et civile d’une communauté entière. Son périmètre d’exercice s’étend jusqu’à Hammam-Rirha. Il mourra à Bourkika en 1905, après trente ans de service ininterrompu. Le site marengodafrique.fr lui consacre une notice biographique qui en fait l’un des témoins les plus touchants de cette médecine de pionnier.

Le docteur Garny, médecin de la colonisation à Marengo, apparaît dans les archives de marengodafrique.fr comme un homme profondément isolé dans l’arrondissement – seul face aux épidémies et aux urgences d’une communauté rurale dispersée sur des dizaines de kilomètres. En 1869, on le retrouve dans une commission sanitaire traitant des conditions d’hygiène de la colonie, aux côtés du maire faisant fonction. Jusqu’à l’arrivée de Fargier-Lagrange, il est le seul médecin de toute la zone.

Ces hommes n’étaient pas que des soignants. Dans la première Algérie coloniale, le médecin est « bien plus qu’un soignant » : il est observateur du territoire, interlocuteur des populations, acteur du lien social entre colons et indigènes. Certains deviennent maires. D’autres sont les premiers à cartographier les maladies endémiques, à décrire les pratiques de médecine traditionnelle, à former les premiers auxiliaires médicaux locaux.

En 1903 est créé le corps des auxiliaires médicaux indigènes – infirmiers musulmans formés à l’hôpital universitaire Mustapha à Alger. En 1904 apparaissent les premières infirmières spécialisées dans l’assistance maternelle et infantile. Ces corps mixtes, européens et algériens travaillant ensemble au service de la santé publique, constituent l’une des réalisations les moins connues et les plus significatives de la colonisation.

Un bilan qui force le respect

En moins d’un demi-siècle, l’Algérie coloniale aura été :

  • Le lieu de la découverte du parasite du paludisme (Prix Nobel 1907)
  • Le berceau du créateur du test de la typhoïde (utilisé dans le monde entier aujourd’hui)
  • Le siège d’un institut de recherche ayant identifié les vecteurs de la leishmaniose et mis au point le sérum antiscorpionique
  • L’un des premiers territoires non européens à déployer les vaccins pasteuriens à grande échelle
  • Un modèle original de santé publique combinant médecine sociale, médecine libérale, hôpitaux, université et instituts de recherche

La population musulmane d’Algérie, qui comptait environ 3 millions d’habitants en 1830, atteindra 9 millions en 1960 – témoignage chiffré de l’impact de cette révolution sanitaire sur les populations indigènes. L’Institut Pasteur d’Algérie, fondé par la France coloniale en 1894, existe encore aujourd’hui et perpétue cette mission – traversant l’indépendance sans discontinuer.

Ces réalisations portent des noms, des visages, des parcours singuliers — Laveran, Widal, les frères Sergent, Fargier-Lagrange, Garny et des centaines d’autres. Ils ont soigné Arabes, Kabyles et Européens sans distinction, dans des conditions souvent héroïques, et laissé à l’Algérie indépendante des institutions qui ont traversé l’histoire.

(1) : Charles Louis Alphonse Laveran (18 juin 1845 – 18 mai 1922) est un médecin militaire et parasitologiste français, pionnier de la médecine tropicale, qui a découvert, en 1880, le parasite protozoaire responsable du paludisme. Pour la première fois était mis en évidence que les protozoaires pouvaient être la cause de maladies. Ses travaux lui ont valu de recevoir le prix Nobel de physiologie ou médecine de 1907.

(2) : Fernand Georges Isidore Widal, né le 9 mars 1862 à Dellys (Algérie) et mort le 14 janvier 1929 à Paris, est un médecin et bactériologiste français renommé pour ses travaux sur les maladies rénales, sur la vaccination et le diagnostic sérologique de la fièvre typhoïde, et plus généralement ses recherches concernant les maladies infectieuses. Pendant la Première Guerre mondiale, il met au point un vaccin contre la fièvre typhoïde qui a permis de réduire la propagation de cette maladie dans les troupes françaises et plus globalement alliées.

Sources :

  • Laveran, A., Discours Nobel, nobelprize.org, 1907
  • Hôpital National Laveran, Un médecin militaire Prix Nobel, hialaveran.sante.defense.gouv.fr
  • Widal, F., Encyclopédie Universalis, universalis.fr ; Wikipedia, Fernand Widal
  • Sergent, E. & Parrot, L., Contribution de l’Institut Pasteur d’Algérie, Linly, 1964, Persée
  • Société de Médecine Tropicale, Edmond Sergent (1876-1969) et l’Institut Pasteur d’Algérie, pathexo.societe-mtsi.fr
  • Institut Pasteur d’Algérie, Historique, pasteur.dz
  • CDHA, Les Médecins de Colonisation : Algérie 1830-1962, cdha.fr
  • Fredj, C., Le laboratoire et le bled. L’Institut Pasteur d’Alger et les médecins de colonisation, Dynamis, 2016
  • Marengodafrique.fr, notices : Octave Fargier-Lagrange, Dr. Garny, Eulalie Chapotin, chronologie de Marengo
  • Alger-roi.fr, L’œuvre de l’Institut Pasteur en Algérie

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