Une innovation technologique en présentation à El Affroun
14 mai 1882. Le journal « Le Petit Colon Algérien » publie un petit encart indiquant la présentation à El Affroun à la ferme Dasoière de la nouvelle moissonneuse à carde.

« Monsieur Julien BILLIARD (1) prévient messieurs les agriculteurs de l’Ouest de la plaine de la Mitidja — Blidah à Marengo — qu’il fera fonctionner une nouvelle moissonneuse-lieuse à Carde, dans la ferme de monsieur Dasoière, à El-Affroun, le mardi 16 mai et jours suivants. »
L’Algérie coloniale offre un terrain particulièrement favorable à l’adoption rapide de ces machines. Dès les années 1880, les grandes exploitations céréalières de la Mitidja, du Chélif et des Hauts-Plateaux — souvent de plusieurs centaines d’hectares — se heurtent à une pénurie chronique de main-d’œuvre saisonnière lors des moissons.
Jusqu’au milieu du XIXe siècle, la moisson des céréales à paille — blé, orge, seigle — demeure entièrement manuelle. Elle mobilise des dizaines de journaliers armés de faucilles et de faux, suivis de lieuses qui rassemblaient et nouaient les javelles en gerbes à la main. C’est une activité saisonnière, épuisante, coûteuse en main-d’œuvre et soumise aux aléas climatiques. La première rupture intervient en 1831 lorsque l’Américain Cyrus Hall McCormick dépose le brevet de sa mechanical reaper — une simple faucheuse mécanique tirée par des chevaux qui coupe les tiges sans les lier. Elle révolutionne déjà la productivité des grandes plaines américaines.
La véritable révolution vient en 1872, lorsque l’Américain Charles Withington invente la première machine capable non seulement de couper les céréales, mais de les lier automatiquement en gerbes : c’est la moissonneuse-lieuse. Dans sa version initiale, elle utilise du fil de fer tordu mécaniquement pour former le lien. Mais ce système pose de sérieux inconvénients : les fragments de fer ingérés par le bétail causent de graves accidents, les meules des moulins s’y endommagent, et les mains des agriculteurs en souffrent. La solution arrive en 1878 grâce à deux innovations complémentaires : William Deering, industriel américain, met au point une machine utilisant de la corde de sisal — le cord binder en anglais — en lieu et place du fil de fer, puis John Francis Appleby (1840–1917) invente le noueur mécanique (Appleby knotter), un mécanisme d’une ingéniosité remarquable qui forme automatiquement un nœud en corde végétale autour de chaque gerbe. Dès 1878, Deering commercialise 3 000 machines avec le brevet d’Appleby en une seule saison. En 1885, plus de 100 000 moissonneuses-lieuses à corde sont produites annuellement aux États-Unis. Le noueur d’Appleby finira par équiper 90 % des céréales récoltées dans le monde.

En France et en Algérie, les agents commerciaux francophones francisaient phonétiquement le terme anglais « cord » en « Carde » — d’où l’appellation courante de moissonneuse-lieuse à Carde, telle qu’on la retrouve dans les annonces de presse de l’époque. Ce glissement linguistique franco-américain est caractéristique des transferts technologiques du XIXe siècle.
La moissonneuse-lieuse était tractée par deux à quatre chevaux (puis par tracteur à partir des années 1910–1920). Son fonctionnement reposait sur une succession d’opérations entièrement mécaniques :
- Le rabatteur — axe horizontal muni de lattes — couche les tiges vers la barre de coupe
- La barre de coupe — à mouvement alternatif — sectionne les tiges à quelques centimètres du sol
- Le convoyeur à toile transporte les tiges vers l’arrière de la machine
- Le mécanisme lieur forme une gerbe, passe la corde de sisal autour du faisceau et le noue automatiquement grâce au noueur Appleby
- La gerbe nouée est éjectée au sol à l’arrière de la machine
Une seule machine, conduite par un seul homme, remplaçait ainsi deux à trois lieuses manuelles.
Difficultés d’adoption
L’introduction des moissonneuses-lieuses à Carde en Algérie ne se fait pas sans obstacles :
• Les conditions du sol : les terrains caillouteux ou en forte pente abîment les barres de coupe
• La main-d’œuvre qualifiée : le réglage du noueur Appleby, « très délicat », nécessite des techniciens spécialisés, rares dans les campagnes algériennes
• Le coût : une machine représente un investissement important, accessible surtout aux grandes exploitations coloniales ; les petits colons et les fellahs en restent largement exclus
• La corde de sisal : importée d’Amérique centrale ou d’Afrique de l’Est, elle représente un coût récurrent non négligeable
L’adoption de la moissonneuse-lieuse à Carde transforma profondément l’économie agricole des régions céréalières d’Algérie : Elle accélèra considérablement les récoltes, permettant de traiter de grandes surfaces avant les pluies d’automne, réduisait la dépendance aux migrations de travailleurs saisonniers kabyles ou marocains, concentrait les terres entre les mains des exploitations capables d’investir et renforça l’argument en faveur du chemin de fer : les gerbes produites en masse sur les grandes exploitations doivent être acheminées rapidement vers les ports d’Alger ou d’Oran — enjeu directement lié aux débats sur la ligne El-Affroun–Marengo–Cherchell des années 1885–1886.
En moins de deux décennies, la moissonneuse-lieuse à Carde passe du statut de curiosité américaine à celui d’outil indispensable des grandes exploitations céréalières algériennes. La démonstration organisée par Julien Billiard à la ferme Dasoière d’El-Affroun illustre parfaitement ce processus : un agent commercial itinérant, une grande ferme coloniale modèle, un public de colons de la Mitidja occidentale — et une machine venue d’Amérique dont le nom anglais, « cord binder », s’est francisé en « lieuse à Carde » sous la plume des journalistes algérois. Cette révolution agricole silencieuse s’inscrit dans un tableau plus large de modernisation des campagnes algériennes, dont le chemin de fer et le port maritime constituaient les deux autres piliers indispensables.
(1) Il s’agit probablement de monsieur Julien Billiard, né en 1826 à Paris et décédé à Alger le 25 aout 1904 à l’âge de 78 ans. Sur son acte de décès, son fils Louis, né en 1862 est indiqué en tant qu’ingénieur-constructeur.
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