Les vivres

Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 2

Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Dessin n°3 de Vivant Beaucé. Journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Dimanche 19 novembre 1848, suite.

Sur les cent cinquante individus qui composent le bateau, il n’y en a peut-être pas vingt qui aient reçu quelque éducation. A l’exception de cette minime fraction, tous les colons appartiennent à la classe ouvrière; presque tous sont poussés à l’émigration par le manque de travaux. D’autres, chefs de nombreuses familles, qu’ils ne peuvent alimenter, vont essayer d’un état où ils pourront employer les bras dont ils sont maîtres, s’appuyant sur cette version que, pour faire un bon cultivateur, il est utile d’avoir beaucoup d’enfants.

D’autres, sans but précis, sans aucune ressource, attendent tout de l’inconnu, de l’occasion. Puis, quelques petits commerçants ruinés par la crise de février; puis enfin ceux qui n’ont trouvé que cette porte sur le chemin du désespoir; en un mot, mon ami, il n’y a pas là de grande infortune qui ne trouve son écho. Chaque colon regarde, les larmes aux yeux, son voisin qui pleure; cette communauté de chagrins appelle les confidences mutuelles et rompt le silence douloureux des sanglots.

Pour vous mettre à même de mieux apprécier ces mille douleurs, je ne découvrirai que les plaies les plus apparentes; voici ce qu’autour de moi j’ai entendu gémir :

Une malheureuse famille se composant du père, de la mère et de sept enfants, contrainte à l’émigration par la misère la plus affreuse, après avoir demandé à la charité la somme nécessaire au transport de ses effets, est montée sur le bateau pour faire un trajet de plus de 400 lieues avec quatorze sous en poche!

Une autre famille de quatre membres part n’ayant pas même de langes ni de couches pour changer un petit enfant de trois mois.

Un pauvre diable perd sa mère la veille du jour fixé pour le départ, et s’embarque laissant à des étrangers le soin de rendre les derniers devoirs à celle qui lui donna le premier baiser! Qu’il a fallu de courage à celui-là, et que son cœur doit saigner!

Tous ces gens rudement éprouvés paraissent, quant à présent, parfaitement résignés; et à part quelques gueux, vicieux de nature et autant à plaindre qu’à blâmer, je ne vois aujourd’hui que des hommes pénétrés de leur position et décidés à en subir toutes les conséquences. Peut-être que quelques jours de cohabitation m’instruiront plus précisément sur le véritable esprit de chacun.

Il est deux heures, le commandant militaire du convoi, M. Chappe, capitaine d’artillerie, vient à bord et nomme un chef du bateau; ce choix tombe sur le citoyen Christophe, lieutenant de la 7e légion et porte-drapeau de la colonie. Pour qu’il vous soit facile de vous figurer l’organisation du convoi, je joins ici un extrait des instructions du représentant de l’administration civile, M. Leblond, qui voulut bien me le communiquer :

« Il est dû à chaque colon embarqué 1 750 grammes de pain; 2° 500 grammes de viande (remplaçables en cas de nécessité par de la charcuterie); 3° 250 grammes de légumes; 4° 50 centilitres de vin.

« Le plus grand soin doit être apporté à la distribution du vin; et, à cet effet, le capitaine en confiera la distribution au chef de bateau colon, qui le prendra en compte et qui s’entendra avec les chefs de groupes pour la répartition ».

« 172 colons par bateau donnent droit à 86 litres de vin par jour, soit 430 litres par cinq jours ».

« 3 feuillettes de vin à 136 litres chacune fournissent 408 litres, et en donnant au chef de bateau 3 feuillettes et 32 litres, il devra fournir aux besoins de son bateau pendant cinq jours ».

La suite dans un prochain épisode…

Retrouver l’ensemble des épisodes.

© 2025 marengodafrique.fr – Marengo d’Afrique. Tous droits réservés.
Ce site présente des informations et ressources sur Marengo d’Afrique. Toute reproduction, même partielle, est interdite sans autorisation préalable.

l'Echo du Chenoua, la lettre d'abonnement au site Marengo d'Afrique

Restez informés ! Abonnez-vous à l'Echo du Chenoua, la lettre de Marengo d'Afrique

Nous ne spammons pas ! Consultez notre politique de confidentialité pour plus d’informations.