L’assèchement du Lac Halloula : du maire Beauvais au Président d’Héré.
Dans notre article « Le tombeau des fièvres », nous avons raconté l’histoire du lac Halloula, ce marécage qui décima les pionniers de la Mitidja pendant près d’un siècle. Ce que nous n’avions pas encore révélé, c’est que ce combat fut mené, de génération en génération, par des familles marengoises. Et que nos propres recherches généalogiques venaient de nous livrer la clé de cette saga.

Le rappel du fléau
Le lac Halloula s’étendait entre Marengo, Montebello, Bourkika et Ameur-el-Aïn : 2 000 hectares en été, le double en hiver, jusqu’à 7 mètres de profondeur par endroits, sans aucun écoulement vers la mer. Foyer idéal de multiplication des moustiques anophèles, il valut à toute une région son surnom funèbre de « tombeau des fièvres » Nous y reviendrons souvent, et nous renvoyons le lecteur à notre chronique « Le tombeau des fièvres » pour le récit complet des premières tentatives d’assèchement, de Malglaive à la diversion de l’oued Djer. Rappelons seulement les chiffres qui donnent le vertige : de 1849 à 1857, le taux de mortalité à Marengo atteignit 9,52 %. Des familles entières furent terrassées par des fièvres fulgurantes.
1869 : la commission du réalisme
Le premier tournant documenté que nous ayons retrouvé date du 29 mai 1869. Cette année-là, une commission fut réunie pour valider la création du centre de Montebello, sur les rives mêmes du lac. On y retrouve le Dr Garny, médecin de la colonisation à Marengo, et le propriétaire Vallier.
Leur conclusion fut un modèle de pragmatisme : ne plus attendre le dessèchement total pour peupler la zone. La commission émit un avis favorable à la création du village, tout en préconisant d’augmenter les canaux secondaires et de tenir le village à l’écart des crues les plus fortes. On apprenait à vivre avec l’eau, tout en préparant sa disparition.
1883 : Beauvais prend les rênes
La consécration administrative arriva le 19 juillet 1883. Par arrêté préfectoral, l’État créa le Syndicat des canaux de dessèchement de l’ancien lac Halloula, et son article 2 était sans équivoque :
« M. le Maire de Marengo est nommé président de l’assemblée générale. »

Michel Eugène Beauvais, notre maire bâtisseur, se voyait investi d’une autorité dépassant largement les limites de son arrondissement : il convoquait et présidait les propriétaires de Marengo, Bourkika, Ameur-el-Aïn et Attatba. Le 19 août 1883, à la mairie de Marengo, c’est sous sa présidence que se réunirent les forces vives de la région.
Marengo devenait ainsi le centre administratif de la lutte contre le lac et son maire, le chef d’orchestre d’un chantier régional monumental.
La longue attente (1883-1923)
Le combat ne s’acheva pas pour autant. Vers 1880, l’assèchement partiel avait permis la plantation de vignes ; en 1888, les municipalités de Marengo poursuivaient l’assainissement. Mais le paludisme persistait : en 1904 encore, 75 des 87 habitants de Montebello étaient atteints.
Puis vint la Grande Guerre, qui saigna les campagnes. Et pendant ce temps, comme l’écrivait la presse de l’époque :
« Piqués par les moustiques et grelottant de fièvre, les colons attendaient. Puis fatigués d’attendre, ne voyant rien venir et n’espérant plus rien des Pouvoirs Publics oublieux, chacun d’eux luttait individuellement contre les eaux du lac en drainant sa propriété et en absorbant des comprimés de quinine. »
1923 : l’apôtre du dessèchement
C’est alors qu’entra en scène un homme que nos recherches généalogiques nous ont appris à connaître : Marc d’Héré.
Car derrière ce nom de presse se cache Pierre Lucien Marc D’Héré, né le 11 juillet 1880 à Charolles (Saône-et-Loire), venu enfant en Algérie dans la famille D’Héré, propriétaire de la ferme D’Héré à Montebello. Employé des chemins de fer, il avait épousé à la mairie de Marengo, le 18 décembre 1905, une fille de Marengo : Hermance Louise Magne, née le 13 avril 1881, fille de Frédéric Auguste Magne et de Marguerite Joséphine Lamouroux.
En septembre 1922, son père, René Catherin D’Héré, mourut à Cherchel. L’année suivante, en 1923, les colons d’El Affroun et de Montebello constituèrent un syndicat d’assèchement du lac — et Pierre Lucien Marc D’Héré, devenu viticulteur à Montebello et président-fondateur de la cave coopérative du centre, en prit la tête.
La presse raconte sa croisade :
« Navré et désolé de voir une région qui, sans cet excès d’humidité, serait la perle de la Mitidja, un colon de l’endroit, M. Marc d’Héré, décida un jour de devenir l’apôtre du dessèchement. […] visitant ses voisins et ranimant leur foi, organisant des réunions, des conférences, il fut si convaincant qu’il réussit à créer un syndicat pour le dessèchement du lac Halloula. »
Il réclamait la reprise d’un projet de percement d’un tunnel dans la colline du Sahel, déjà abordé en 1907, pour évacuer totalement les eaux du lac vers la mer. Sept années de démarches incessantes auprès des pouvoirs publics, une intervention efficace auprès du gouverneur général Pierre Bordes — et enfin, satisfaction.
1928 : le jour de gloire de Montebello
Le dimanche où tout bascula est raconté par Afrique du Nord Illustrée du 30 juin 1928. À l’appel de leur président, tous les agriculteurs de la région accoururent pour saluer le Gouverneur Général, accompagné du Préfet d’Alger, du directeur des Travaux Publics, de l’ingénieur en chef du département et des dirigeants des Chemins de fer de l’État.
Après une visite sur les rives du lac, le cortège se rendit à la cave coopérative de Montebello. Et c’est ici que la presse nous offre, sans le savoir, une confirmation généalogique éblouissante : la salle du banquet avait été
« fleurie et décorée avec un goût exquis par Mme d’Héré et sa sœur Mlle Magne. »
Mme d’Héré, née Magne – c’est bien notre Hermance Louise, l’épouse de Marc – et sa sœur, probablement Mlle Lucienne Magne, la jumelle de Lucien Jean, restée célibataire. Les deux sœurs décoraient la salle où l’on allait célébrer la victoire.
Au banquet, servi par M. Saint-Albin, propriétaire du Grand Hôtel Moderne à Marengo, Marc d’Héré prononça le discours d’ouverture, rappelant les efforts de ses devanciers, et profitant de la circonstance pour réclamer la mise en exploitation de la voie ferrée Coléa-Marengo-Alger, « exutoire naturel des 3 000 hectares de terre que l’on va sous peu reprendre au lac Halloula ». Le Gouverneur Bordes, lui, salua « une grande leçon civique » : l’union des riverains du lac.

1930 : la victoire Enfin
Le tunnel fut achevé en 1930. Les eaux de l’ancien lac Halloula s’écoulèrent enfin vers la mer, au pied de la colline du Sahel, non loin du Tombeau de la Chrétienne. Le « tombeau des fièvres » était mort, et sur ses rives s’étendait désormais une plaine agricole.
Deux familles, un même combat
Ce que cette histoire révèle, au-delà des dates et des décrets, c’est une continuité familiale remarquable.
En 1883, le maire de Marengo, Michel Eugène Beauvais, présidait le Syndicat des canaux de dessèchement. En 1923, un gendre de Marengo, Pierre Lucien Marc D’Héré, époux d’Hermance Louise Magne, reprenait le flambeau et menait le combat jusqu’à la victoire de 1928. Deux générations, deux syndicats, et toujours, au cœur de la bataille, des Marengois.
Le lac Halloula ne connaissait pas de frontières administratives. Ses ennemis non plus.
Sources : arrêté préfectoral du 19 juillet 1883 et commission du 29 mai 1869 (archives privées) ; « Le dessèchement du lac Halloula », Afrique du Nord Illustrée, 30 juin 1928 (transmis par Francis Rambert, alger-roi.fr) ; Encyclopédie du Cercle Algérianiste, « Assèchement et assainissement de la Mitidja » ; article « Le tombeau des fièvres » (marengodafrique.fr) ; actes d’état civil de Marengo et d’Alger (ANOM/Geneanet) : naissance d’Hermance Louise Magne (1881, acte n° 26), mariage D’Héré × Magne (1905, acte n° 13).
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