Journal d’un colon, par Vivant Beaucé. Episode 7
Extrait du journal l’Illustration, volume 13 n°327 du 2 juin 1849.

Nous revenons sur nos pas pour assister à l’approvisionnement. Plusieurs voitures de pain, de viande et de vin sont débitées et distribuées à chaque chef de bateau. Nous voici lestés pour deux jours; nous pouvons nous remettre en route. A l’entrée du canal, le système de hallage n’est plus le même; le convoi, au lieu d’être remorqué par des chevaux, est traîné par des hommes, auxquels on alloue un franc par lieue. Ces malheureux marchent quelquefois pendant trente heures sans se reposer, s’arrêtant seulement aux écluses le temps nécessaire à les vider et à les remplir. Quand ils ont bien travaillé, c’est-à-dire quand ils ont, à l’aide d’une bricole passée en bandoulière, tiré derrière eux une lourde machine, contenant près de 200 individus et un matériel assez considérable, et cela pendant une heure, quelquefois deux, le chef de cuisine leur fait passer un pichet de vin auquel ils boivent chacun leur tour, presque sans s’arrêter; puis ils se remettent à tirer de nouveau jusqu’à la prochaine écluse.
Quelle triste existence! quel pénible métier! Marcher le jour, marcher la nuit; en mangeant, marcher; marcher dans toute saison, par tous les temps; marcher toujours du même pas, et toujours sur le même chemin; marcher encore, marcher toujours! Le halleur est le Juif-Errant des canaux (grav. n° 7).
Et pourtant ces malheureux se disputent cette façon de gagner quelques francs; ils s’arrachent cette misérable bricole, qui les fait infirmes et courbés avant l’âge.
Après une assez longue course, faite seul dans le silence de la nuit, je reviens au bateau; beaucoup de colons sont dispersés sur les rives du canal; il ne reste plus à l’intérieur que les femmes et les jeunes enfants; encore presque toutes sont aux ouvertures et sur les bancs extérieurs; j’aperçois une agglomération compacte d’individus, j’entends des chants qui me pénètrent d’émotion, je m’approche, et voici ce que je distingue : le curé de Moret, monté sur une légère éminence, vient d’entonner pieusement le Benedicat vos Dominus, auquel les colons répondent la tête découverte (grav. n° 8).

L’inattendu de ce sublime spectacle enivre mon âme d’un parfum d’espoir que je conserve toujours; pendant une heure, les souvenirs saints de mon enfance déroulent devant moi leur panorama mystique. Je reste longtemps dans une sorte d’extase dont je ne sors qu’avec peine pour rentrer dans l’étuve infecte où je dois passer la nuit.
Mes compagnons s’arrangent de manière à être plus commodément cette nuit que la précédente; les hommes de notre escouade ont trouvé près des mariniers des planches qu’ils rangent en travers des banquettes, afin de pouvoir y étendre les matelas. Après une confusion inévitable, les lits sont faits. Pensant, par un sommeil réparateur, se reposer des fatigues de ce nouveau genre de vie, chacun s’étend de son côté; quant à nous, nous ne tardons pas à reconnaître l’inconvénient de cette nouvelle disposition, qui nous oblige, ainsi que tous, à nous coucher pêle-mêle à côté de gens que nous ne connaissons que depuis deux jours, et non-seulement pêle-mêle, mais aussi tête-bêche, afin de ménager avec économie l’exiguïté de la surface disponible. Ce nouveau système, pourtant adopté par tous les colons du convoi, a quelque chose qui répugne, aux femmes surtout; car, bien que habillées, elles n’en sont pas moins assujetties à souffrir le contact du voisin, qui, involontairement, pendant son sommeil, s’étend souvent au-delà même de la communauté du matelas. Ma femme ne peut se décider à se coucher, elle reste adossée à la paroi de planches du bateau; elle pleure. Pour moi, fatigué, ayant un peu de fièvre, je m’étends sur la part de lit que mes voisins ne couvrent pas, et bientôt je m’endors profondément.
Au milieu de la nuit, je suis éveillé par des gémissements; je prête l’oreille, je ne puis d’abord parvenir à préciser l’endroit d’où ces plaintes sont sorties; je regarde autour de moi : Charles repose paisiblement dans son hamac, ma femme a les yeux ouverts mais secs; d’où venaient les sanglots que j’entendais il n’y a qu’un instant? car, j’en suis certain, il y a une douleur qui veille.
Alors, ces mots entrecoupés sortent de dessous un amas de couvertures sous lequel on devine plutôt qu’on ne voit les membres anguleux d’une pauvre vieille femme : « Oh! mes enfants! mes pauvres enfants! » — Je la questionne à voix basse, et j’apprends que sa fille, sa petite-fille et son gendre sont descendus à Saint-Mamès et ne sont pas encore de retour.
« J’ai le pressentiment d’un malheur, me dit-elle; ils sont tombés dans le canal, ou bien ils se sont engagés trop loin et perdus dans la campagne. Ils ne pourront pas rejoindre, et j’irai seule porter mes vieux os dans un pays sauvage. Oh! j’aime mieux qu’on me descende ici; je ne veux pas aller plus loin sans mes enfants! mes pauvres enfants!!! — Je ne voulais pas venir non plus, ils m’ont forcée, pour ainsi dire, je savais bien que je serais malheureuse toute ma vie; je l’ai été, ils ne viennent pas, ils ne reviendront pas. Oh! mes enfants, mes enfants!!! »
En cherchant à calmer la douleur exagérée de cette pauvre femme, je regarde ma montre à la dérobée; il est deux heures du matin, il y a à peu près huit heures qu’on est descendu à terre, le désespoir de cette pauvre mère commence à me sembler moins exagéré. En passant par-dessus tous les colons allongés, je vais donc trouver le maître marinier pour savoir par lui si nous devons bientôt toucher une écluse. Il me répond que nous venons de passer celle d’Écuelle, et qu’au jour seulement nous trouverons la plus prochaine. Faire accoster serait inutile, il n’y a qu’à attendre et à prier Dieu.
Au jour, j’aperçois sur la berge la famille égarée; pauvres gens, ils ont marché toute la nuit! La vieille les reçoit comme quelqu’un qu’on n’attend plus; cette nuit d’angoisse a usé ses forces et desséché ses yeux.
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