Bien que Castiglione n’ait jamais fait partie de l’arrondissement de Marengo, nos deux cités partageaient la même géographie, les mêmes fièvres et le même ennemi : le lac Halloula. Voici l’histoire de ces pionniers venus de Paris, telle que la racontent les archives.
Castiglione et Marengo : deux cités, deux visages

Castiglione, l’actuelle Bou Ismaïl, est une cité littorale, bâtie sur le Sahel, tournée vers la Méditerranée, à l’ouest d’Alger et située à 23 kilomètres de Tipaza. Marengo, l’actuelle Hadjout, est une cité de l’intérieur, ancrée au cœur de la plaine de la Mitidja, à environ 70 km à l’ouest d’Alger, plus éloignée du rivage.
Entre ces deux mondes s’étendait le lac Halloula, cette vaste cuvette marécageuse alimentée par les oueds Kebira, Ameur el Aïn et Bourkika, qui couvrait 2 000 à 4 000 hectares selon les saisons, avec des profondeurs allant jusqu’à 7 mètres. Sans accès naturel vers la mer, ce lac formait une barrière hydrologique entre le Sahel côtier et la plaine intérieure. Il marquait l’extrémité ouest du territoire des Hadjoutes, à une altitude d’environ 48 mètres, dominé par une crête culminant à 260 mètres s’étendant sur une dizaine de kilomètres entre Haouch Balaouane et Attatba, non loin du célèbre Tombeau de la Chrétienne.
Castiglione n’a jamais appartenu à l’arrondissement de Marengo. Mais le lac Halloula, lui, ne connaissait pas de frontières administratives. foyer majeur de paludisme, il causait des inondations hivernales, des proliférations de moustiques et des fièvres dévastatrices pour les populations locales et les colons français. Les colons de Castiglione comme ceux de Marengo en subissaient les conséquences.
Le convoi de Parisiens : 19 jours pour changer de vie
Le convoi de Parisiens qui devait peupler Castiglione fut le premier à débarquer dans le département d’Alger. En son honneur, des cérémonies officielles avaient été prévues.
De Paris à Marseille : péniches et remorqueurs
Les futurs colons s’embarquèrent le 22 octobre 1849 à Paris, sur des péniches destinées à les transporter par voie d’eau jusqu’à Arles, car les chemins de fer étaient encore dans l’enfance. Jusqu’à Châlons, le voyage se passa bien. Les haltes fréquentes, saluées de copieuses libations, entretenaient chez les hommes un optimisme à toute épreuve.
Les femmes ressentaient plus vivement les inconvénients de cette vie en commun qui leur interdisait même de procéder à la toilette la plus sommaire. Entre Lyon et Arles, les émigrants furent les témoins involontaires d’une course de vitesse que se livraient entre eux les différents remorqueurs frétés par l’Administration. Aussi furent-ils fort contents de débarquer et de sentir enfin un sol immobile sous leurs pieds.
Entre Arles et Marseille, ils utilisèrent le chemin de fer nouvellement construit. Dans cette dernière ville, on les empila sur un vieux raffiot, le « Montezuma », qui devait les amener vers les côtes africaines.
L’arrivée à Alger : faste officiel et bénédiction de Mgr Pavy
Le navire entra dans la rade d’Alger le 9 novembre. Le voyage avait duré dix-neuf jours depuis Paris.
Les Algérois avaient bien fait les choses. Des circulaires officielles fixaient les détails de la cérémonie d’accueil. Une souscription publique devait permettre de préparer, pour les arrivants, un buffet bien garni destiné à leur faire oublier les fatigues du voyage.

Quand la frégate pénétra dans le port, elle fut aussitôt entourée d’une multitude de barques pavoisées aux couleurs de la France et des principales colonies étrangères d’Alger. Le Gouverneur, suivi des hautes personnalités locales, monta à bord saluer les colons. Puis, une chaloupe, portant la fanfare des artilleurs de la Milice, fit deux fois le tour du bateau et se rangea contre lui, tandis que les membres de la commission d’accueil escaladaient à l’échelle aux sons de la « Marseillaise » et du « Chant des Girondins ».
Enfin, le débarquement s’opéra. D’abord, descendit un homme portant le drapeau des colons qui leur avait été donné à Paris et que bénit l’évêque d’Alger, Mgr Pavy. Ce dernier, évoquant la grandeur de l’Afrique chrétienne, leur souhaita à son tour la bienvenue. Son allocution fut suivie de celle du citoyen Laurent, président de la commission d’accueil, qui remit une bannière au porte-drapeau. Enfin, les colons, femmes et enfants, descendirent dans les barques qui les conduisirent au quai où un buffet avait été installé.
En cortège vers la caserne des Tagarins
Une fois ces opérations terminées, les immigrants se formèrent en cortège pour se rendre à la caserne des Tagarins, par les tournants Rovigo. Un peloton de chasseurs d’Afrique ouvrait la marche, suivi des musiques de la Milice algérienne et du 31e de Ligne ; puis venaient la commission d’accueil et les officiers de la Milice, précédant les colons, leur drapeau et leur bannière. Fermant la marche, des charrettes militaires portant femmes, enfants et bagages. Toute la population d’Alger accompagna les Parisiens jusqu’à la caserne.
Le lendemain fut consacré au repos. Des distributions de vêtements et de vivres eurent lieu. Mais le départ pour Castiglione fut retardé de plusieurs jours, à cause de la pluie. Finalement, les colons quittèrent Alger le 15 novembre et, après avoir bivouaqué à Douéra, ils arrivèrent au but de leur voyage le 17 novembre, en fin de journée.
Castiglione et Téfeschoun : la vie nouvelle
Le directeur de la colonie était le lieutenant Lefèvre. Celui-ci procéda à l’installation des arrivants dans les baraques destinées à les recevoir. Le lendemain, une vie nouvelle commençait.
L’allant des pionniers
Dès le début, les colons de Castiglione et de son annexe Téfeschoun se distinguèrent par leur esprit et leur allant. Les divers rapports d’inspection insistent tous sur l’excellente impression que le village produisait sur les visiteurs.
Les hommes s’étaient mis courageusement au travail et les souches des palmiers nains, converties en charbon de bois, étaient vendues à Alger ou à Blida. Plusieurs hectares avaient pu être ensemencés d’orge ou plantés de pommes de terre. En septembre, toutes les maisons des colons mariés étaient terminées.
Un an plus tard, l’inspecteur Hammel écrivait :
« Nous avons un grand nombre de familles dignes de toute bienveillance. Ce sont, je puis vous l’affirmer, les plus courageux travailleurs de toute l’Algérie. Il en est qui vont jusqu’à labourer leurs deux hectares à la bêche. »
En avril 1850, Castiglione comptait encore 83 colons de « 48 », sur 88 qu’ils étaient au début, et comme le succès appelle le succès, 17 nouveaux colons avaient été admis à la fin de 1849 et 24 au début de 1850.
L’hécatombe et la renaissance
C’était une erreur. À l’étroit dans leurs concessions et sans espoir d’agrandissement, beaucoup de familles renoncèrent alors. À la fin de l’année 1851, le nombre des colons de « 48 » était tombé à 43, mais la colonie restait florissante. La population atteignait 269 habitants ; 75 maisons étaient construites, 215 hectares en rapport, et l’on procédait déjà à des essais de culture de tabac.
Téfeschoun avait suivi une évolution parallèle. Alors que l’on comptait 50 concessionnaires dont 41 colons de « 48 » en 1850, ces derniers n’étaient plus, en 1851, que 27. En tout, 189 habitants, 56 maisons étaient construites et 81 hectares cultivés.
Cette diminution providentielle du nombre des concessionnaires sauva les deux colonies. En 1854, un rapport officiel disait :
« La population de ces deux colonies est laborieuse, intelligente et s’occupe résolument des travaux agricoles. Aussi, les colons sont-ils tous dans l’aisance. »
Le secret du succès

Certes, les pionniers de Castiglione et Téfeschoun firent preuve de courage et de ténacité. Il est juste que le succès ait récompensé leurs efforts. Mais ils n’étaient pas différents de ceux qui végétèrent à Damiette et Pontéba, ou qui abandonnèrent la lutte à El Affroun, Bou-Roumi, Zurich et bien sûr Marengo.
Simplement, ils avaient eu d’abord la chance de trouver, réunis, un climat certes insalubre mais un sol facilement exploitable et une alimentation en eau suffisante. Ensuite, ils avaient eu l’intelligence de ne pas se limiter aux cultures traditionnelles et d’adopter d’emblée deux cultures « nouvelles », de bon rapport : le tabac et le coton.
Castiglione et Marengo : un destin commun au-delà des frontières
Castiglione n’a jamais fait partie de l’arrondissement de Marengo. Mais la géographie, elle, racontait une autre histoire. Tandis que les colons de Castiglione défrichaient le Sahel côtier, ceux de Marengo, au cœur de la Mitidja, se battaient contre l’isolement et le paludisme. Le lac Halloula, que les colons surnommaient le « tombeau des fièvres », s’étendait entre nos deux cités. De 1849 à 1857, le taux de mortalité à Marengo atteignait 9,52 %, avec des familles entières terrassées par des fièvres fulgurantes. À Castiglione, la moitié des colons de « 48 » avait disparu en trois ans.
Les destins de nos deux communes étaient liés par cette eau stagnante. C’est précisément ce lien que nous raconterons dans un prochain article, consacré à la Commission du lac Halloula et au rôle qu’y joua Michel Eugène Beauvais, maire de Marengo, chargé en 1883 de présider le Syndicat des canaux de dessèchement de l’ancien lac Halloula — une mission dont l’autorité s’étendait bien au-delà des limites de notre arrondissement.
Sources : extraits de l’ouvrage de référence sur les colonies de Castiglione et Téfeschoun (pages 32 à 34) et article « Le tombeau des fièvres » publié sur marengodafrique.fr.
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