La colonie à genoux

L’automne 1849 fut impitoyable pour Marengo. Alors que la colonie tentait encore de trouver ses marques, le choléra¹ s’abattit sur elle avec une violence qui désorganisa tout. Les médecins et infirmiers furent eux-mêmes touchés². Il devint presque impossible de trouver quelques volontaires pour porter les cercueils jusqu’au cimetière.
La consternation fut extrême dès l’apparition de l’épidémie à la fin du mois d’août. Les familles, peu accoutumées à la vie des champs, étaient disséminées dans des habitations provisoires au milieu des broussailles, privées des ressources les plus élémentaires que l’on trouvait d’ordinaire dans les plus petits villages de France. Le découragement, puis le désespoir, s’emparèrent rapidement des habitants et les prédisposèrent à payer à la maladie un lourd tribut.
Face à l’effondrement du moral général, le capitaine de Malglaive ne se déroba pas. Pour redonner courage à tous, il porta lui-même sur ses épaules les civières des victimes. Parmi les rares à ne pas rechigner à la tâche et à l’épauler dans cette pénible besogne se trouva un jeune homme de 23 ans : Michel-Eugène Beauvais.
Michel-Eugène Beauvais, un homme providentiel
Il n’était pas arrivé avec les convois de colons. Pas très grand, respectueux de l’ordre et de la hiérarchie mais qui n’avait pas sa langue dans sa poche, Michel-Eugène avait fait la démarche à titre personnel. Il avait pris une place sur un navire militaire au départ de Toulon avec son maigre pécule, puis avait fait la route depuis Alger jusqu’à Marengo à pied, en six heures de marche, ne pouvant s’offrir un mulet.
Depuis juillet, en pleine pandémie, il prêtait main forte aux colons en suivant les directives du capitaine sans mot dire. En octobre, au plus fort des ravages, il s’imposa comme l’un des atouts les plus précieux du directeur de la colonie³. Et puis, il était le seul boulanger qui s’efforçait, tant bien que mal, de faire du bon pain.
Mais d’où venait ce fléau ?
Personne ne sut vraiment comment le choléra avait commencé à Marengo. C’est le futur Général du Barail⁴ qui, bien plus tard, en donnera la clé dans ses mémoires.
Début octobre 1849, le Général du Génie Charon, gouverneur de la colonie, fit relever à Orléansville le 16e Régiment de ligne par le 12e de ligne, en provenance de Marseille. Ce régiment ramenait avec lui le germe de la maladie qui avait ravagé la France durant l’été⁵. Le jour même de son arrivée, un homme entra à l’hôpital en présentant des symptômes suspects. Il fut rejoint le lendemain par quelques camarades et le choléra commença à se propager dans toute la garnison.
Le bilan parmi les officiers de Spahis présents à Orléansville fut terrible. Sur cinq, trois périrent : le capitaine commandant l’escadron Damiguet de Vernon, son premier lieutenant Curély⁶, fils du célèbre cavalier du premier Empire, et un sous-lieutenant, Dampierre. Seuls le Commandant de Mirandol et le capitaine du Barail furent épargnés.
Du Barail, rescapé, prête main forte à de Malglaive
Rescapé de l’épidémie d’Orléansville, du Barail savait mieux que quiconque ce que Marengo venait de traverser. Nommé à la tête du Bureau Arabe de Blidah⁷ dès le début de l’année 1850, il arriva avec une connaissance intime du fléau et une conscience aiguë des ravages qu’il laissait derrière lui. C’est dans cet état d’esprit qu’il se tourna naturellement vers de Malglaive, dont il admirait le travail accompli sur le terrain malgré l’épreuve.
Son prédécesseur au Bureau Arabe, sceptique sur le projet de colonisation, tranchait volontiers en faveur des Arabes dans les litiges qui opposaient colons et populations indigènes. Avec du Barail, c’est un tout autre état d’esprit qui s’installa. Il estimait qu’il fallait traiter Arabes et colons de manière égale, selon ses propres mots :
« Protéger les droits des premiers contre l’avidité âpre et aveugle des seconds, mais tendre aussi l’oreille aux revendications de l’autorité civile. » (du Barail, 1897)
Le Général Blangini, qui appréciait ses talents de négociateur, nota dans son livret militaire : « Très conciliant en territoire civil. »
Une alliance au service de Marengo
De Malglaive et du Barail partageaient la même philosophie. Ensemble, ils firent beaucoup pour aplanir les difficultés avec les populations indigènes, contribuant directement à l’essor de la colonie. Du Barail était rapidement admiratif du travail accompli par son collègue du Génie : en un peu plus d’une année, malgré les épidémies, la misère et le harcèlement constant des tribus limitrophes, Marengo avait accompli des progrès notables. Il prit résolument le parti de protéger les efforts des colons face à ces tensions récurrentes.
Le lac Halloula, plaie ouverte de la plaine
De Malglaive fit visiter à son nouvel allié les alentours de la colonie, et notamment ce lieu qui le préoccupait profondément : le lac Halloula. La première fois qu’ils s’y rendirent ensemble, vers la fin de l’année 1850, le spectacle était saisissant. Les oueds Djer et Chiffa venaient de déposer leurs pluies d’hiver qui, bloquées par les collines du Sahel de Koléah, ne trouvaient nulle part où s’écouler. Elles restaient là, stagnantes, transformant toute la plaine en un vaste marais pestilentiel.
Ce lac maudit hantait de Malglaive. Il savait que tant que cette eau dormante empoisonnerait la plaine, la santé des colons et l’avenir de Marengo resteraient menacés. Avec du Barail à ses côtés, il espérait désormais peser davantage pour trouver une solution.
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Notes
¹ Le choléra est une toxi-infection entérique due à la bactérie Vibrio choleræ, découverte par Filippo Pacini en 1854. Sans traitement, l’évolution se fait vers la mort par collapsus en moins de trois jours. « Le cholérique ressemble en moins de 24 heures au déporté quittant un camp de famine. »
² Seize médecins militaires périrent durant l’épidémie de choléra qui touchera toute la Mitidja.
³ Michel-Eugène Beauvais obtint deux concessions à Marengo dont une pour la boulangerie, plus une troisième délivrée aux colons les plus méritants.
⁴ Le comte François Charles du Barail (Versailles, 25 mai 1820 – Neuilly-sur-Seine, 30 janvier 1902) débute sa carrière militaire en 1839 comme trompette volontaire au 1er régiment de Spahis, sous les ordres du célèbre Yusuf. Il participe à la conquête de l’Algérie, notamment à la bataille de la Smala en 1843, puis à l’expédition du Mexique en 1862. Pendant la guerre franco-allemande de 1870, il commande une division de cavalerie. En 1871, il prend part à la répression de la Commune. Nommé Général de division, il devient Ministre de la Guerre du 29 mai 1873 au 16 mai 1874, sous la présidence du maréchal de Mac Mahon et le gouvernement de Broglie. Grand Officier de la Légion d’honneur, il publie ses mémoires, Mes Souvenirs, en 1897. Ce soldat des premiers temps de Marengo finit donc au sommet de l’État.
⁵ La troisième pandémie de choléra (1846-1860) est généralement considérée comme la plus dévastatrice des grandes pandémies historiques. Pour la France, la vague épidémique de 1849 fit à elle seule 100 661 victimes.
⁶ Fils du général Jean Nicolas Curély (1774-1827), célèbre cavalier du premier Empire.
⁷ Les bureaux arabes sont des structures administratives créées en 1844, dont le but était d’établir un contact entre les autorités françaises et la population indigène, et de définir une politique ayant pour objectif de mieux connaître la langue, la religion et la culture des habitants du pays.
Source : du Barail, Mes Souvenirs, 1897.
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