Conseils pratiques aux colons d’un homme qui a tout essayé

Deuxième article tiré du livre d’Alexandre Villacrose, publié en 1875 intitulé « Vingt ans en Algérie : le testament d’un colon désabusé ».

Le Colon Georges Richaud et sa famille à Akbou, vers 1890. Collection personnelle de l’auteur.

Villacrose prévient d’emblée : il écrit « pour instruire et amuser », mais surtout pour « diminuer d’une unité la liste trop longue des partants pour cause d’insuccès ». Son livre n’est pas un manuel théorique ; c’est le bilan vécu d’un homme qui a fait les erreurs qu’il déconseille. Ses conseils, placés en conclusion de l’ouvrage, sont d’une précision et d’une franchise rares pour l’époque.

1. Être irréprochable avec les populations locales. C’est le premier et le plus insistant de ses conseils. Jouir d’une bonne réputation auprès des indigènes n’est pas une question morale abstraite : c’est une nécessité commerciale. « L’Européen ne peut se passer de l’indigène » – c’est lui qui alimente les marchés, fournit la main-d’œuvre, est l’intermédiaire de toutes les transactions. Un colon détesté de ses voisins arabes est un colon condamné.

2. Fuir les expériences agricoles coûteuses. Villacrose a vu des propriétaires aisés se ruiner à vouloir expérimenter des cultures inadaptées. Sa règle : « ce qui est vrai dans le Dauphiné est faux à Cherchell ». La première année doit être une année d’observation, non d’action.

3. Adapter les cultures au milieu, pas l’inverse. Il recommande de consulter les Arabes, qui « se trompent rarement » sur ce qui pousse où, forts d’une expérience séculaire du terrain. Les grandes cultures – blé, orge, avoine, fèves, sorgho, pois chiches – sont de beaucoup préférables aux cultures industrielles.

4. Maîtriser la main-d’œuvre avec circonspection. Une gelée, un jour de sirocco, peuvent anéantir en quelques heures une récolte amenée à terme à grands frais. La prudence dans les dépenses est une règle absolue.

5. Pour le bétail : croiser, ne pas importer. L’importation de races françaises de bovins est catastrophique. La solution éprouvée : le croisement raisonné. Un étalon exotique de belle race sur des vaches du pays produit des animaux qui combinent la rusticité de la mère et la taille du père.

6. L’hygiène avant tout. Les seules maladies endémiques sont la fièvre paludéenne, l’insolation et la dysenterie. « Je ne crois pas qu’un seul colon puisse se flatter d’avoir réchappé à l’une de ces trois fléaux. » Il met en garde contre l’abus de sulfate de quinine.

7. Se méfier des promesses.« Les conseillers ne sont point les payeurs. » Méfiance envers les journaux qui vantent telle culture miracle. Méfiance envers les chiffres de l’administration. Méfiance, enfin, envers soi-même.

Ce qu’il retient : la pensée d’un homme lucide

Sur la colonisation : « Cent mille immigrants en trente ans : voilà tout ce que l’administration algérienne peut mettre à son actif. C’est peu. » Son cri de guerre est simple : « De la terre, de la terre et encore de la terre. »

Sur les indigènes : Villacrose n’est ni naïf ni caricatural. Il respecte le savoir agricole des Arabes, admire la sobriété des Kabyles, mais ne pardonne pas la violence de 1871.

Sur l’administration : « Le jour où le gouvernant sera convaincu qu’il est fait pour le gouverné, et non point le gouverné pour lui, la moitié de la tâche sera accomplie. Ce jour est loin encore. »

Tiré à une centaine d’exemplaires seulement, l’ouvrage de Villacrose est resté quasi confidentiel pendant plus d’un siècle. Il constitue pourtant, selon l’historien Majid Embarech (Université Côte d’Azur), « une source documentaire exceptionnelle » — le seul récit connu qui couvre de façon continue vingt années de vie d’un petit colon en Algérie, offrant un panorama de la colonisation à l’échelle du quotidien, loin des grands discours officiels.

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