Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (5/6)
Par Etienne LAUDE, mai 2026
Le cas Napoléon III : un oublié révélateur
Napoléon III (1808-1873) est l’un des personnages les plus importants et les plus mal compris de l’histoire française. Il est systématiquement caricaturé comme un aventurier autoritaire dont Victor Hugo aurait définitivement réglé le compte dans Les Châtiments. Cette caricature est à la fois injuste et révélatrice d’un biais idéologique persistant.
Comme le rappelle Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon, dans son ouvrage Napoléon III. La modernité inachevée (Perrin/BNF), l’ampleur des réalisations du Second Empire est régulièrement occultée dans la mémoire collective.
Sous le Second Empire (1852-1870) :
- Le réseau ferroviaire français passe de 3 000 à 18 000 km
- Paris est restructurée par Haussmann – les grands boulevards, les parcs, l’assainissement, le métro en gestation
- Le libre-échange instauré avec le traité Cobden-Chevalier (1860), intégrant la France dans la mondialisation victorienne
- Les grandes banques françaises fondées : Crédit Lyonnais (1863), Société Générale (1864), Crédit Agricole (1861)
- Droit de grève reconnu par la loi Ollivier en 1864
- L’Exposition universelle de 1867 fait de Paris la capitale du monde moderne
Napoléon III est le père de la France industrielle et bancaire moderne. Pourquoi est-il si absent des mémoires ? Parce que sa défaite de 1870 l’a laissé sans héritiers politiques capables de défendre sa mémoire – et parce que les républicains qui ont suivi avaient tout intérêt à noircir le tableau impérial.
Les Républicains réécrivent l’histoire et les programmes scolaires
L’effacement de Napoléon III n’est pas le fruit du hasard ou du simple oubli. C’est une entreprise politique consciente, méthodique, menée dès les premières années de la IIIe République – et dont les effets se font encore sentir dans les manuels scolaires du XXIe siècle.
Lorsque la République s’installe durablement après 1875, elle hérite d’un problème politique majeur : l’Empire n’a pas seulement été vaincu militairement à Sedan – il avait été populaire. Le plébiscite d’avril 1870 avait recueilli 7,3 millions de voix favorables aux réformes libérales de Napoléon III, contre seulement 1,5 million de non. Comment fonder une République solide sur les décombres d’un régime que le peuple français avait massivement approuvé quelques mois avant sa chute ?
La réponse des républicains est limpide : réécrire l’histoire. Et pour réécrire l’histoire, ils ont un instrument d’une puissance redoutable : l’école publique obligatoire – celle-là même que Jules Ferry institue entre 1881 et 1882.
C’est ici que l’ironie atteint son comble : le même Jules Ferry qui crée l’école républicaine est le même qui, dans ces mêmes écoles, fera enseigner une vision de l’histoire dans laquelle le Second Empire est réduit à une parenthèse autoritaire et honteuse, vite refermée par la République salvatrice.
Ernest Lavisse, le grand effaceur
L’instrument de cet effacement a un nom : Ernest Lavisse (1842-1922). Historien officiel de la République, directeur de l’École normale supérieure, auteur du manuel scolaire le plus lu de l’histoire de France – le fameux Lavisse, dont des millions d’enfants français ont appris l’histoire entre 1880 et 1950, Lavisse est le véritable architecte du récit républicain de l’histoire de France.
Dans ses manuels, le Second Empire est traité avec une sévérité systématique qui tient davantage de la propagande que de l’analyse historique. Le coup d’État du 2 décembre 1851 est présenté comme un crime fondateur ; les réalisations économiques et sociales du régime sont minimisées ou ignorées ; la guerre de 1870 est le châtiment mérité d’un régime illégitime. Quant au Royaume arabe et à la vision algérienne de Napoléon III ils n’existent tout simplement pas dans ce récit.
Ce que Lavisse construit, c’est une téléologie républicaine : l’histoire de France est une longue marche vers la République, toute forme de gouvernement non républicaine n’étant qu’une erreur, une déviation, un accident. Dans cette grille de lecture, Napoléon III ne peut être qu’un obstacle, jamais un acteur du progrès.
Victor Hugo, arme de destruction massive de la mémoire
Avant Lavisse, il y a Hugo. Les Châtiments (1853), recueil de poèmes vengeurs écrits depuis l’exil de Jersey, forge l’image de Napoléon le Petit – titre d’un pamphlet publié la même année – avec une virulence et un talent littéraire que rien ne viendra contrebalancer. Hugo est le plus grand écrivain français du XIXe siècle. Quand il condamne, la postérité enregistre.
Ce que l’on oublie trop facilement, c’est le contexte de cette condamnation : Hugo écrit depuis l’exil volontaire, pour des raisons politiques et personnelles. Il n’est pas un historien. Il est un adversaire politique de génie. Or c’est son portrait en despote grotesque, le médiocre parvenu, l’usurpateur, qui s’est imposé dans la mémoire collective, au détriment de toute analyse sérieuse.
La postérité a choisi Hugo contre les historiens. C’est tout dire.
Un effacement qui perdure
Ce qui est saisissant, c’est la durabilité de cet effacement. Plus d’un siècle et demi après la chute du Second Empire, les manuels scolaires français consacrent encore à Napoléon III des développements déséquilibrés : quelques lignes sur le coup d’État, une mention du baron Haussmann, une photo de la défaite de Sedan — et puis rien, ou presque. Le droit de grève de 1864, le Royaume arabe, les réformes libérales de 1860-1870, la libération d’Abd el-Kader : autant de pages blanches dans l’enseignement officiel de l’histoire de France.
Une enquête menée sur les programmes du secondaire français actuels confirme que Napoléon III n’y figure qu’à la marge — traité systématiquement comme une anomalie du XIXe siècle, un intermède entre la IIe et la IIIe République, jamais comme l’artisan d’une modernisation profonde du pays.
Le symbole ultime : le seul chef d’État français enterré hors de France
Il est un fait, simple et brutal, qui résume mieux que tout discours l’ampleur de cet effacement : Napoléon III est le seul chef d’État français enterré hors de France.
Il meurt en exil le 9 janvier 1873 à Chislehurst, en Angleterre. Il est inhumé dans la crypte impériale de l’abbaye Saint-Michel de Farnborough, dans le Hampshire, aux côtés de l’impératrice Eugénie et de son fils le prince impérial Napoléon IV – mort lui aussi loin de France, en 1879, combattant dans les rangs de l’armée britannique lors de la guerre contre les Zoulous en Afrique du Sud.
Comparez avec Napoléon Ier : mort en exil à Sainte-Hélène en 1821, mais rapatrié en grande pompe à Paris dès 1840, sous la Monarchie de Juillet et inhumé aux Invalides dans un cérémonial grandiose. La France a jugé bon de ramener son oncle. Elle n’a jamais fait le même geste pour lui.
La IIIe République, qui tenait les rênes du pays pendant les trente premières années suivant la mort de Napoléon III, n’a pas seulement effacé son bilan des manuels scolaires mais s’est autorisé à laisser sa dépouille en terre étrangère. Pas de rapatriement, pas de geste mémoriel, pas de réconciliation nationale.
Un homme qui a doté la France de ses grandes banques, de son réseau ferroviaire, de ses libertés sociales, qui a voulu pour l’Algérie une coexistence respectueuse des peuples, cet homme repose aujourd’hui dans le Hampshire, ignoré des touristes français qui visitent l’Angleterre à quelques kilomètres de là.
C’est peut-être la forme la plus éloquente de l’ingratitude politique : non pas condamner, mais simplement oublier jusque dans la mort.
Le paradoxe algérien, une dernière fois
Et l’Algérie vient refermer ce paradoxe avec une logique implacable. La IIIe République, qui a effacé Napoléon III des manuels scolaires, est la même qui a :
- détruit le Royaume arabe et instauré la colonisation la plus dure
- dépossédé les tribus algériennes de leurs terres communales par la loi de 1871
- abrogé les protections accordées aux indigènes par le sénatus-consulte impérial
- permis la colonisation de peuplement qui mènera, quatre-vingt-dix ans plus tard, à la guerre d’indépendance
L’histoire officielle française, telle que la IIIe République l’a écrite, a donc réussi ce tour de force : condamner l’Empire pour ses aspects autoritaires tout en effaçant ses aspects les plus progressistes et particulièrement sa politique algérienne, pour mieux dissimuler que c’est la République elle-même qui a fait l’Algérie coloniale la plus dure.
L’effacement de Napoléon III n’est pas une négligence.
Le révisionnisme contemporain
Depuis les années 1990-2000, un mouvement intellectuel – souvent désigné sous le terme de décolonialisme ou études postcoloniales – a entrepris une relecture du XIXe siècle à travers le prisme quasi-exclusif de la domination coloniale.
Cette approche, légitime dans ses origines académiques (corriger un récit eurocentrique effectivement biaisé), a dérivé vers plusieurs excès problématiques :
- La téléologie rétrospective : juger les hommes du XIXe siècle avec les normes morales du XXIe est une faute intellectuelle majeure.
- L’effacement des ambivalences : la colonisation a produit des horreurs et des réalisations durables. Nier l’une ou l’autre dimension est une simplification idéologique, pas une analyse historique.
- La décontextualisation : présenter la colonisation comme une singularité européenne occulte que toutes les civilisations ont pratiqué l’expansion et la domination – l’empire ottoman, l’empire chinois, les empires africains précoloniaux (l’empire Ashanti, le royaume du Dahomey, lequel pratiquait d’ailleurs massivement la traite négrière intra-africaine). Sans parler du cynisme de l’impérialisme mercantile américain qui perdure encore de nos jours.
Sources :
- Lavisse, E., Histoire de France, manuels scolaires, 1884-1912, Gallica/BNF
- Hugo, V., Napoléon le Petit, 1852 ; Les Châtiments, 1853
- Nora, P. (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984
- Furet, F., La Révolution française, Hachette, 1988
- Agulhon, M., La République, Hachette, 1990
- Lentz, T., Napoléon III. La modernité inachevée, Perrin/BNF
- Abbaye Saint-Michel de Farnborough, farnboroughabbey.org
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