Le Lou Cettori : un vapeur entre deux rives

Troisième article tiré du livre d’Alexandre Villacrose, publié en 1875 intitulé « Vingt ans en Algérie : le testament d’un colon désabusé ».

Le paquebot qui ramena Alexandre Villacrose en France (1873–1906)
Le Lou Cettori, alors sous pavillon de la Compagnie Générale Transatlantique. vers la fin du XIXe siècle.

Le 10 janvier 1874, un homme monte à bord d’un paquebot dans le port d’Alger. Il s’appelle Alexandre Villacrose. Vingt ans plus tôt, il était arrivé en Algérie presque malgré lui, incorporé de force dans les chasseurs d’Afrique à l’âge de vingt ans. Ce jour-là, il repart définitivement. Dans ses mémoires publiées l’année suivante, il note le nom du navire qui l’emporte vers Marseille : le Lou Cettori. Trente heures de traversée, la côte algérienne qui s’efface à l’horizon, et des larmes qu’il ne cherche pas à cacher.

Ce navire mérite qu’on lui consacre quelques lignes. Car le Lou Cettori est un bateau témoin d’une époque charnière de la navigation méditerranéenne entre la France et l’Algérie. C’est également sur ce navire que l’écrivain Pierre Loti rejoint Tanger en 1889. (1)

Lou Cettori signifie « Le Sétois » en occitan — l’homme de Sète, la ville portuaire du Languedoc. Ce nom à consonance méditerranéenne n’est pas un hasard : la Compagnie Valéry, qui fit construire le navire, était une entreprise fondée par une famille cap-corsine marseillaise profondément attachée à l’identité maritime du Midi. Ses huit navires portent tous des noms qui résonnent comme une géographie de la Méditerranée française : Ajaccio, Bastia, La Corse, Maréchal Canrobert, Mohamed El Sadok… et Lou Cettori.

Naissance à Greenock, sur la Clyde (1873)

Le Lou Cettori est un vapeur à hélice en fer (Iron Screw Steamer), construit en 1873 par les chantiers navals Scott & Co. à Greenock, sur la rivière Clyde en Écosse. Il est lancé le 24 février 1873.

DonnéesValeur
TypePaquebot mixte (passagers + fret)
CoqueFer
Propulsion1 hélice
Tonnage brut1 207 – 1 215 tonneaux
Longueur75 m
Largeur~8,8 m
Moteur250 NHP / 1 000 IHP
Vitesse~13 nœuds

Pour l’époque, c’est un navire moderne et robuste : la coque en fer le distingue nettement des vieux bricks en bois qui assuraient encore quelques années plus tôt les liaisons Marseille-Alger, et la propulsion par hélice le rend plus efficace que les anciens vapeurs à roues à aubes.

La Compagnie Valéry et la convention de 1871

Le Lou Cettori appartient à une série de huit navires commandés d’urgence par la Compagnie Valéry aux chantiers écossais entre 1872 et 1873. Cette commande massive résulte d’un contexte précis : en 1871, au moment où la Compagnie des Messageries Maritimes se retire des lignes d’Algérie, l’État français attribue à Valéry la convention postale pour l’Afrique du Nord — six voyages par semaine entre Marseille, Alger, Oran et Philippeville. Pour honorer ce contrat ambitieux, la compagnie, fondée par une famille cap-corsine dont le siège avait été transféré de Bastia à Paris en 1861, commande en hâte sa nouvelle flotte en Écosse.

1873–1874 : Les premières traversées — Villacrose à bord

Le Lou Cettori entre en service sur les lignes d’Afrique du Nord dès 1873. C’est lors d’un de ses tout premiers voyages en service régulier que Villacrose l’emprunte, le 10 janvier 1874. La traversée Alger-Marseille dure alors environ trente heures, à une cadence de 13 nœuds par vent favorable.

Cette même année 1874, l’artiste britannique George John Cayley réalise une aquarelle à bord du Lou Cettori durant la traversée de Marseille à Alger — témoignage visuel rare de la vie à bord d’un paquebot méditerranéen de cette génération.

1878–1880 : La chute de la Compagnie Valéry

L’aventure algérienne de la Compagnie Valéry tourne court. En décembre 1878, le gouvernement dénonce le contrat, estimant que la compagnie ne remplit plus ses obligations. Elle est évincée et mise en liquidation. En août 1879, la concession est attribuée à la Compagnie Générale Transatlantique (CGT), dite La Transat. En décembre 1880, la CGT rachète l’ensemble de la flotte de Valéry, y compris le Lou Cettori.

1880–1906 : Sous les couleurs de la Transat

Malgré son âge relatif, le Lou Cettori poursuit sa carrière sous pavillon de la CGT pendant encore vingt-six ans, soit un total de trente-trois ans de service — longévité remarquable pour un navire de cette époque. Il continue d’assurer la liaison Marseille-Alger tout au long des années 1880 et 1890, aux côtés des nouvelles unités plus rapides de la Transat.

Vers 1900, une photographie le montre encore en service, avec des passagers sur le pont — image modeste mais émouvante d’un vieux serviteur de la Grande Bleue, dont la silhouette trapue et la cheminée unique contrastent avec les paquebots de la nouvelle génération.

Avril 1906 : La démolition à Cherbourg

La carrière du Lou Cettori s’achève en avril 1906, lorsqu’il est envoyé à la démolition dans le port de Cherbourg. Trente-trois ans de service entre les deux rives de la Méditerranée, des centaines de traversées, des milliers de passagers — colons partant vers l’Algérie, fonctionnaires, soldats, familles. Et un soir de janvier 1874, un homme qui renonçait à vingt ans de sa vie et les regardait s’éloigner depuis le pont arrière.

Ce navire incarne, à sa modeste échelle, toute une époque de la navigation méditerranéenne française : celle des paquebots de la deuxième génération, construits en fer, mus par la vapeur et l’hélice, qui ont tissé entre 1870 et 1900 le lien quotidien entre la métropole et l’Algérie coloniale. Ni grands paquebots de prestige, ni vieux vapeurs des débuts : des navires de travail, robustes, sans fioritures, porteurs de destins ordinaires.

Pour Alexandre Villacrose, le Lou Cettori fut le symbole d’une rupture — non pas d’un voyage, mais d’une vie qui se fermait. Pour des milliers d’autres passagers anonymes, il fut simplement le bateau du retour, ou celui du départ. La Méditerranée, elle, n’a pas de mémoire.

(1) En 1889, le nouveau ministre plénipotentiaire de France à Tanger, Jules Patrenôtre, cherche un écrivain pour l’accompagner dans sa mission à Fez, afin de présenter ses lettres de créances. Après le refus de Guy de Maupassant retenu par ses obligations, Jules Patrenôtre sollicite Pierre Loti, qui accepte, malgré la récente naissance de son fils Samuel. Il rejoint rapidement Port-Vendres où il embarque sur le paquebot « Lou Cettori ». Le 20 mars à 7 heures du soir, ce navire quitte la France. Le voyage jusqu’à Tanger va durer du 20 au 25 mars 1889 avec escales à Oran, Nermours, Mélilla (Maroc), Malaga et Gibraltar.

Sources : Caledonian Maritime Research Trust, Diar-es-Saâda, Provence7.com, A. Villacrose, Vingt ans en Algérie, Challamel Ainé, Paris, 1875 ; Majid Embarech, Academia.edu.

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