Marengo avant Marengo

Avant que les convois de 1848 ne débarquent leurs familles sur les quais de Cherchell, avant que les premières charrues ne retournent la terre de la Mitidja, avant même que le nom de Marengo n’existe, qu’y avait-il dans cette partie la plus occidentale de la Mitidja? Quel pays, quels hommes, quelle nature attendaient ces colons à qui on avait promis une région riche et fertile ?

L’Algérie coloniale en 1848 : routes, gouvernement et commerce

En 1830, à l’arrivée des Français, il n’existait guère de routes vers l’intérieur des terres mais après dix-huit ans de colonisation, la situation avait radicalement changé. Les garnisons étaient reliées par des chemins carrossables, et les principales artères structuraient désormais le pays : Alger–Médéah–Miliana, Bône–Constantine–Sétif, Oran–Tlemcen. Des services de diligences avaient été mis en place par les Français dans la région d’Alger et de Blida, et on annonçait même, pour bientôt, la construction de la ligne de chemin de fer Alger–Blida. En dehors de ces axes, on voyageait encore à cheval ou à mulet et il était recommandé de voyager armé.

La population totale de l’Algérie atteignait alors plus de deux millions d’habitants, dont environ 75 000 Européens : Français, Espagnols, Italiens, Anglais, et quelques rares Scandinaves. La balance commerciale restait largement déficitaire car le développement de la colonie ne se faisait pas au rythme espéré. C’était surtout des commerçants et spéculateurs qui tentaient leur chance, peu enclins à investir dans la terre. C’est le maréchal Bugeaud qui avait changé le cours des choses en prônant « l’Épée et la Charrue », lui qui, pourtant, dans son rapport de 1837, avait qualifié l’Algérie de « possession onéreuse dont la nation serait bien aise d’être débarrassée ».

Les conseils d’hygiène du voyageur

Les guides de l’époque ne cachaient pas les dangers sanitaires. Il était recommandé de ne pas interrompre la transpiration, de se couvrir la nuit malgré la chaleur, de se protéger la tête et les yeux, et d’éviter de boire de l’eau froide en grande quantité lorsque l’on avait chaud. Et pour purifier l’eau de mauvaise qualité, on conseillait de rajouter de l’acide de citron, du vinaigre, ou encore un peu d’eau-de-vie.

Ces précautions n’étaient pas superflues. Le choléra et le paludisme, que les médecins de l’époque appelaient « les fièvres », allaient décimer les premiers convois dès l’hiver 1848, à commencer par les villages de la Mitidja occidentale.

La Mitidja occidentale : une plaine encore vierge… et hostile

C’est dans cette partie de la Mitidja qu’allaient être créés Marengo et Zurich. La Mitidja est une large plaine alluviale s’étendant à une quarantaine de kilomètres au sud-ouest d’Alger, fermée au sud par l’Atlas Tellien, le massif montagneux qui borde le littoral algérien, et au nord par les collines boisées du Sahel. Privée de tout exutoire vers la mer sur quarante kilomètres, elle ne pouvait évacuer les eaux descendant de l’Atlas. Une vaste zone marécageuse s’était ainsi formée autour du sinistre lac Halloula, cause essentielle de l’insalubrité de la région, couverte de broussailles et de palmiers nains. En 1830, le paludisme et le choléra y régnaient en maîtres.

La région était également le territoire des Hadjoutes, une tribu berbère qui, sous la domination ottomane, avait longtemps servi de force d’élite au Beylik (1), vivant aux dépens des tribus voisines. Leur réputation était solidement établie : « Couper une tête était un art que les Hadjoutes pratiquaient souvent. Ils ne descendaient jamais de cheval pour cette opération. Lorsque c’était fini, le corps tombait à terre, et l’Hadjoute enfouissait la tête dans sa musette… Une tête ordinaire se payait trois douros, et celle du commandant Raphaël, tué en 1839, en rapporta quarante. » (Gautier, 1929)

« l’incendie de la Mitidja », gravure de 1839. Les Hadjoutes
Le voyage de Berbrugger en 1843 : aux origines de Marengo
Louis Adrien Berbrugger, alors conservateur du Musée d’Alger. Photographie de Félix-Jacques Moulin datant de 1856. Extrait de « L’Algérie photographiée, province d’Alger », BNF.

En 1843, cinq ans avant l’arrivée des convois, l’archéologue Louis Adrien Berbrugger, alors conservateur du Musée d’Alger, parcourut précisément cette région dans le cadre d’une mission scientifique. Son récit, repris dans le Guide du Voyageur en Algérie de Quétin en 1848, décrit avec une précision saisissante l’état du futur territoire de Marengo.

Parti d’El-Biar le 4 août en compagnie d’un ingénieur des mines et d’un artiste dessinateur, il traversa la Mitidja, longea le lac Halloula et campa sous le Tombeau de la Chrétienne, imposant mausolée royal antique de la période numide ou romano-africaine, dressé sur les hauteurs dominant la plaine, que les populations locales avaient surnommé ainsi en raison d’une croix gravée sur sa façade. La nuit y fut mémorable : « Des légions de moustiques longs et noirs arrivaient par masses innombrables. Nos peaux, moins tannées que celles des habitants de la localité, attiraient sur nous ces insectes altérés, qui en moins de rien nous criblèrent de piqûres… » Une nuit sans sommeil, avant de gagner Cherchell escorté de douze Kabyles bien armés.

Ce récit n’est pas qu’anecdotique : Berbrugger emprunta un parcours qui allait déterminer par la suite les emplacements mêmes des villages de colonisation et le tracé des routes les reliant.

Itinéraire décrit par Adrien Berbrugger dans la Mitidja en 1843, sur la Carte de la Province d’Alger, dressée au Dépôt général de la Guerre / sous la direction de M. le lieutenant général Pelet. BNF.
La route de Cherchell à Miliana : un acte fondateur

Dès 1847, les autorités militaires préparèrent le terrain. Le rapport présenté le 12 août 1847 au Conseil supérieur du gouvernement, concernant la création d’une route reliant Cherchell à Miliana, préconisait de suivre la vallée de la Bourkika : « Cette vallée, partie extrême de la Mitidja, permettra de favoriser le développement des nouveaux centres de colonisation. »

Ce document, conservé aux Archives Nationales d’Outremer à Aix-en-Provence, est l’un des premiers actes administratifs relatifs à la région où allaient s’implanter Marengo et Zurich. La route fut tracée avant les colons.

Voilà donc ce qu’était Marengo avant Marengo : une plaine marécageuse, infestée de moustiques, territoire de tribus guerrières, à peine effleurée par quelques explorateurs et ingénieurs militaires. C’est là que, quelques mois plus tard, allaient débarquer les familles Chapotin, Beauvais, Néron et leurs compagnons, sans vraiment savoir ce qui les attendait.

(1) Beylik : Terme désignant l’administration provinciale ottomane qui gouvernait l’Algérie avant la conquête française, divisée en trois beys (provinces) sous l’autorité du Dey d’Alger.

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