Gaspard Cappone, dit « le Colonel Marengo » (1787-1862)

L’homme qui donna son nom au village

Un fantôme dans l’histoire

Le colonel Marengo appartient à cette catégorie d’hommes qui ont tout donné sans jamais prendre la lumière. Pendant que l’histoire retenait les noms de Bugeaud, Saint-Arnaud ou encore Pélissier, lui bâtissait patiemment, avec cent condamnés et six mille francs, le premier jardin public d’Alger, fondait les villages qui allaient devenir le cœur de la Mitidja, défrichait quatre cents hectares, construisait des orphelinats. Sans lui, qu’aurait été la colonisation autour d’Alger ? Un désert administratif parsemé de décrets sans lendemain. Ce qui frappe dans son destin, c’est précisément ce qui le distingue de l’image d’Épinal de la colonisation brutale : une humanité constante, presque têtue. Il ouvre des écoles dans ses prisons, protège la tombe d’une vieille Mauresque, grave en lettres de bronze « soulagement à l’infortune, honte à qui l’en privera ». On pense, en creux, à un autre oublié de la même époque, le général Yusuf, lui aussi né italien, lui aussi artisan d’une Algérie humaine avec lequel Marengo partage cette singularité rare : avoir œuvré au contact des hommes, dans la boue des chantiers et la poussière des pistes, plutôt que dans les salons du pouvoir. Né à Casale, renommé par Napoléon, mort à l’Hôtel de la Régence à soixante-quinze ans, Marengo n’a laissé ni portrait, ni gravure, ni photographie. Dans une époque pourtant friande d’images, où le moindre officier de garnison se faisait tirer le portrait chez un photographe, le colonel Marengo demeure une silhouette sans visage.

Il a donné son nom à un village entier. Des centaines de familles ont vécu, travaillé, aimé et sont mortes sur une terre qui portait son nom.

Il n’existe à ce jour aucune page Wikipédia qui lui soit consacrée, sa biographie reste difficilement accessible sur internet et les sources documentaires de l’époque sont peu nombreuses. C’est donc l’objet principal de cet article de lui rendre enfin l’hommage qu’il mérite.

Les écrits laissés par Marengo lui-même, et qui ont survécu au temps, sont tout aussi rares. Mais par une chance extraordinaire – certains diront par ténacité – il m’est possible de vous en présenter trois, rédigés de sa propre main. L’un d’eux, daté du 19 août 1836, est particulièrement saisissant : on y découvre un homme en guerre contre une calomnie, fulminant et indigné, dressé comme un vieux grognard de la Garde impériale. Cet épisode de sa vie le marqua profondément, et ce témoignage exceptionnel suffit à révéler, sans ambiguïté, la trempe du personnage.

Casale, au cœur de l’Empire

Gaspard Joseph Marie Cappone naît le 8 janvier 1787 à Casale Monferrato, en Piémont, ville stratégique que Napoléon, après la victoire du 14 juin 1800, intégra dans le département de Marengo, du nom de la célèbre bataille livrée à quelques kilomètres de là. Son père, Jean Cappone, est militaire à la Légion du Royal Piémont. La gloire des armes françaises embrase tous les cœurs ; le jeune Gaspard apprend l’escrime auprès d’un vieux soldat de sa commune et se costume spontanément en vélite de la Garde Impériale.

Il se présente devant le général Despinois, chargé du recrutement, qui est « charmé de ses réponses brèves et pleines d’enthousiasme guerrier » et lui propose un engagement volontaire dans la Garde. Il est formellement enrôlé le 27 janvier 1807 et dirigé sur le dépôt de Courbevoie, près de Paris.

« Tu t’appelleras désormais Marengo »

Ses campagnes le mènent en Prusse, Pologne, Espagne, Autriche (1807-1809), puis en Russie, Saxe et dans la défense de France (1812-1814). Napoléon l’a remarqué. Après la bataille de Friedland, le 14 juin 1807, jour anniversaire de la bataille de Marengo, lors d’une revue de la Garde, l’Empereur s’arrête devant le grenadier Cappone :

« Je t’ai souvent remarqué, je suis content de toi, quel est ton nom ? Sire, je me nomme Joseph Cappone. »

Napoléon sourit et reprit : « Allons, un brave soldat comme toi ne peut se nommer Cappone, tu t’appelleras désormais Marengo. » Puis il passa.

Un Piémontais né dans le département de Marengo, surnommé « Marengo » par Napoléon le jour anniversaire de la bataille de Marengo. Le destin semble avoir joué à relier les dates et les lieux. Il est blessé à Lützen en mai 1813, puis à nouveau devant Paris le 30 mars 1814, en tant que capitaine de la Garde Impériale. Vingt-deux campagnes au total, dont il sortira avec la certitude que ses états de service valent mieux que tout ce que l’administration lui reconnaîtra jamais.

De l’Empire à la Légion Étrangère

La chute de Napoléon le prive de l’avenir qu’il méritait. Licencié en 1815, il entre à la Légion Royale Étrangère, bientôt rebaptisée Légion Hohenlohe. Le 15 octobre 1817, il obtient sa lettre de naturalité française par ordonnance du Roi et il est désormais Français à part entière, lui le Piémontais. Sa réputation d’officier précis et rigoureux lui vaut d’être nommé capitaine adjudant-major à l’École Militaire de Saint-Cyr, poste qu’il occupe de novembre 1825 à janvier 1833. Il participe également à la campagne d’Espagne de 1823.

L’Algérie, sa vraie patrie (1833-1848)

C’est en Afrique que Cappone trouve sa véritable vocation. Il débarque en Algérie le 9 avril 1833 et n’en repartira jamais. En quinze ans, il y cumule pas moins de 15 campagnes. Il est successivement :

  • Commandant provisoire de la Casbah d’Alger (28 septembre 1833)
  • Commandant du Fort-Neuf à Alger (15 février 1834)
  • Lieutenant-Colonel au 8ème Régiment d’Infanterie Légère (5 avril 1837)
  • Lieutenant-Colonel du 24ème de Ligne (18 mai 1839)
  • Commandant de la Place d’Alger (26 juin 1840)
  • Colonel commandant la Place d’Alger (3 février 1848)

Sa biographie officielle, rédigée de son vivant par Louis Loyer de la Mettrie, note qu’il est « le dernier qui se retira de la Rassauta, dans la plaine de la Mitidja, après avoir vu succomber tous ses devanciers ». Il brave le paludisme là où tant d’autres périssent.

La lettre de 1836 : « La garde meurt et ne se rend point »

En août 1836, alors commandant du Fort-Neuf, une dénonciation est portée contre lui auprès du Maréchal Ministre de la Guerre. Il écrit aussitôt à son ami Abadie, capitaine des Zouaves à Alger, en lui citant la lettre qu’il vient d’adresser à son Général :

« Je vous remercie de la bonté que vous avez eue d’éclairer M. le Maréchal Ministre de la Guerre sur la dénonciation portée contre moi. N’ayant jamais craint d’investigations sur tous les actes de ma vie militaire et voulant mettre un terme à un état de suspicion si nuisible à la discipline, je viens instamment vous prier de donner suite à cette affaire en la soumettant le plutôt possible à la juridiction d’un conseil de guerre ; afin que je puisse à mon tour poursuivre devant les tribunaux les véritables auteurs de cette infâme calomnie. »

Et en confidence à Abadie, avec une indignation qui éclate à chaque ligne :

« Misérables ! ils croyaient d’avoir à faire avec un trembleur ! Qu’ils sachent bien qu’en tout tems et en tout lieu, je saurai me rendre digne du nom que je porte. »

Il conclut en s’appropriant la formule légendaire de la Vieille Garde à Waterloo :

« Pour le vieux grognard : La garde meurt et ne se rend point. »

Ce n’était pas une bravade, c’était son identité. Le nom « Marengo » que Napoléon lui a donné, il entendait le mériter jusqu’au bout. A la suite d’une injuste accusation, Marengo, qui n’était encore que commandant, fut le 5 septembre 1836, traduit en conseil de guerre avec un maréchal-des-logis et un brigadier de gendarmerie. L’innocence du colonel fut proclamée avec éclat. Après le verdict d’acquittement, le président du Conseil dit d’une voix émue et les yeux mouillés de larmes : «Commandant Marengo, je vous rends cette épée qu’on n’aurait jamais dû vous ôter ». (1)

Lettre du Colonel Marengo à son ami Abadie datée du 19 août 1836 soit deux semaines avant son passage en conseil de guerre. Collection personnelle de l’auteur.
Le Jardin de Marengo — son chef-d’œuvre

L’œuvre la plus remarquable du commandant Marengo est la création du Jardin de Marengo à Alger à partir de 1833. Sur un terrain couvert de tombes musulmanes, sans crédit de l’État, il obtient du directeur des finances M. Blondel quelques ressources tirées des revenus des mosquées. Avec les condamnés militaires qu’il emploie comme main-d’œuvre, il défriche, nivelle, plante, construit des murs de soutènement, des rampes et des escaliers. Des marabouts transformés en kiosques élégants, dédiés aux princes d’Orléans et à la reine Amélie. À l’origine, ce jardin est avant tout un jardin potager alimentaire, destiné à nourrir les condamnés eux-mêmes : c’est d’ailleurs sous le nom de jardin des condamnés qu’il est d’abord connu. Marengo y fait cultiver légumes et arbres fruitiers, transformant une terre abandonnée en ressource nourricière pour ses hommes. Sur deux tables de bronze placées à l’entrée du potager, il fait graver ces mots qui résument toute sa philosophie : « Soulagement à l’infortune — Honte à qui l’en privera ». Peu à peu embelli, aménagé en promenades et en terrasses, le jardin s’ouvre à la ville et prend le nom de Promenade d’Orléans, avant de devenir définitivement le Jardin Marengo, cédé à la municipalité d’Alger en 1848.

Avec environ six mille francs, le commandant construisit cette délicieuse promenade pour laquelle une administration ou des particuliers eussent dépensé plus de six cent mille francs.

En juillet 1847, il fait ériger dans le jardin une colonne de style corinthien en marbre de Carrare, ornée des noms des batailles les plus célèbres de l’Empire. N’ayant pas les moyens d’une statue en marbre, il fait sculpter sur le socle le petit chapeau napoléonien. Sous la République, il obtient enfin un buste colossal en marbre de son Empereur. La dévotion à Napoléon est chez lui une religion.

Les orphelinats et la mosaïque de Sainte-Amélie

Entre 1844 et 1846, alors qu’il commande la Place d’Alger, le colonel Marengo entreprend deux nouvelles œuvres philanthropiques, toujours avec la même méthode — transformer les ressources que l’État abandonne en réalisations utiles : la création de l’orphelinat de Dély-Ibrahim et celle de l’orphelinat du consulat du Danemark à Alger.

C’est dans ce cadre qu’il croise une figure que les lecteurs de ce site connaissent bien: Josef Kuhlman, arrivé à Alger en 1841 comme courtier maritime assermenté, et qui est alors chancelier du consulat du Danemark. Les deux hommes ont donc travaillé ensemble sur ce projet, le vieux colonel piémontais de la Garde Impériale et le jeune courtier suédois fraîchement débarqué. (Cette rencontre fait l’objet d’un article dédié sur kuhlmansaga.com)

L’orphelinat de Dely-Ibrahim

On lui doit également, à Sainte-Amélie, la conservation d’une mosaïque romaine, témoignage de son intérêt pour le patrimoine antique de cette région qu’il considérait désormais comme la sienne.

En 1937, la publication « les Feuillets d’El-Djezair », dans un numéro hors série, lui rend hommage en ces termes :

« Le colonel exerça une autorité toute paternelle sur ses hommes dont il s’efforça d’adoucir l’âme, et pour lesquels il institua dans la prison, des cours d’enseignement primaire. Il employa ses hommes au défrichement d’un coteau voisin du fort, où fut créé le jardin qui porte son nom. […] La ville le reçut à son tour, le 6 juin 1848, et en assura l’entretien moyennant une dépense annuelle de 5.000 francs ».

« Marengo, avec cent condamnés, fonda les villages de Sainte-Amélie, de Saint-Ferdinand, le Marabout d’Aumale, la Consulaire ; puis créa les villages de Mahelma, de Fouka, et la Trappe qu’il édifia avec une compagnie du 2e bataillon d’Afrique et quelques ouvriers militaires. De 1844 à 1846, il créa l’Orphelinat de Dély-Ibrahim et celui du Consulat de Danemark. […] Il fit défricher plus de 400 hectares pour les colons ».

Humanité envers les condamnés et les démunis

L’une des dimensions les plus remarquables du colonel Marengo fut sans conteste sa profonde humanité envers les hommes placés sous son autorité. Là où d’autres n’auraient vu que des condamnés militaires, Marengo voyait des hommes à relever. Loyer de La Mettrie en témoigne avec force : « sévère jusqu’à l’extrême envers les mauvais sujets, il se montrait humain et prévoyant à l’égard des bons ou des moins pervertis ». Convaincu que l’instruction et la dignité pouvaient racheter les âmes les plus meurtries, il institua au sein même de la prison une école d’enseignement mutuel, un gymnase, des salles de lecture, et alla jusqu’à faire construire une salle de spectacle où ses hommes jouèrent les meilleures pièces du répertoire français devant « une société choisie et charmée de la ville d’Alger ». Mais cette réhabilitation passait aussi par le travail et l’utilité collective. C’est ainsi qu’il employa ses condamnés à la transformation des anciens cimetières musulmans en l’emblématique jardin Marengo, première promenade publique d’Alger, et les associa à la construction des villages de Saint-Ferdinand, Sainte-Amélie, la Consulaire, le Marabout, Mahelma, Fouka, ainsi que du couvent des Trappistes à Statiel et de celui de Saint-Sauveur à Mustapha.

L’auteur souligne l’ampleur de cette œuvre : « ces villages sont les plus beaux de la colonisation ; quoique situés dans les localités les plus abruptes et les plus sauvages, ils sont les seuls qui présentent une prospérité constatée ». Il leur confia également le défrichement de plus de 400 hectares de terres destinées aux colons. Marengo alla même jusqu’à les emmener combattre aux côtés de l’armée active, leur adressant ces mots :

« Soldats, car vous êtes soldats, demain au point du jour, nous marcherons ensemble au-devant de l’ennemi […] ne rougissez donc point de l’habit que vous portez, mais rappelez-vous que votre nom peut s’inscrire encore dans les annales de la gloire. »

Cette sollicitude s’étendait enfin aux plus humbles, quelle que soit leur origine : apprenant qu’une vieille Mauresque pleurait chaque jour sur une tombe menacée de démolition, il n’hésita pas à la faire respecter, « l’entoura d’arbustes, de fleurs et la fit blanchir ; la pauvre veuve put venir chaque jour pleurer des restes chéris et mêler sa reconnaissance à ses regrets ».

Cette bonté, inscrite jusque dans les moindres gestes, est ce qui conduit l’auteur à le qualifier de « philanthrope qui a su rappeler l’honneur et le dévouement à la patrie dans des cœurs souillés et livrés au désespoir par le châtiment afflictif ».

Les injustices

Les archives révèlent un homme dont les mérites furent systématiquement reconnus… puis refusés. Quatre fois proposé pour la Croix de Commandeur de la Légion d’Honneur : quatre fois écartée. Proposé pour le grade de Maréchal de Camp et le titre d’Inspecteur Général des milices d’Algérie : refusé au dernier moment.

Et pour couronner le tout, le rapport adressé au Ministre de la Guerre le 29 janvier 1848, pour justifier sa mise à la retraite, le décrit avec une sévérité cruelle :

« Depuis longtemps Monsieur le Colonel Marengo emploie ce qui lui reste d’activité partout ailleurs que dans ses fonctions de Commandant la Place. Son zèle est plus apparent que réel. On aurait dû lui donner plus tôt sa retraite qu’il importe de ne pas ajourner davantage. Alger a besoin, très grand besoin, d’un Commandant de Place consciencieux, d’une activité soutenue et dirigée par un jugement sain. »

Quarante-et-un ans et onze mois de service. Vingt-deux campagnes. Un jardin, deux orphelinats, une mosaïque Romaine sauvée. Quelques lignes en guise de bilan. Lui qui avait écrit, douze ans plus tôt, qu’il saurait « en tout tems et en tout lieu se rendre digne du nom qu’il porte ».

Saint-Ferdinand, Sainte-Amélie, Douéra — ses villages

À sa retraite, Cappone s’installe dans ce triangle de villages autour d’Alger qu’il connaît depuis quinze ans. Saint-Ferdinand, hameau de Douéra érigé en commune de plein exercice en 1844, où il possède une propriété. Sainte-Amélie, dont le nom résonne avec les kiosques qu’il avait dédiés à la reine dans son jardin d’Alger, et dont il a lui-même préservé la mosaïque romaine.

C’est à Saint-Ferdinand que le 29 août 1848, à l’âge de 61 ans, il épouse Françoise Lebourg, légitimant ainsi la naissance d’une fille. Un mariage tardif, pour un homme qui avait tout donné à l’armée.

En 1853, il est nommé maire de Douéra, où il réside au 43, rue de Richelieu.

Maire de Douéra : une lettre de 1855

Lettre originale du Colonel Marengo en tant que Maire de Douera. Collection personnelle de l’auteur.
Copie d’acte civil signé par le Colonel Marengo en 1860. Collection personnelle de l’auteur.

Une lettre de juillet 1855, rédigée sur papier officiel de la Mairie de Douéra, Département d’Alger, adressée à M. de Toustin, nous montre le colonel Marengo en pleine activité municipale. Il s’excuse de manquer la soirée du Gouverneur Général pour cause d’indisposition, envoie des modèles de casaque, pantalon et casquette à embarquer pour Bône, et note en post-scriptum, avec la sécheresse pragmatique de l’officier qu’il n’a jamais cessé d’être :

« Parmi les 6 condamnés qui se trouvent à l’hôpital, 3 sont presque à l’agonie et les 3 autres sont des hommes de confiance que j’ai conservé pour faire les ballots, mais qui s’embarqueront également par le courrier du 23. J’ai dû prendre cette mesure, faute d’ouvriers. »

Le même homme qui utilisait les condamnés militaires pour créer le Jardin de Marengo vingt ans plus tôt. La même méthode, la même vision, transformer ce que l’administration abandonne en quelque chose d’utile.

Voici une autre lettre du colonel en tant que Maire de Douera. Si la lettre n’est qu’une simple retranscription d’un acte civil, on peut y voir sa signature à côté du cachet de la mairie.

Le village qui porte son nom

En février 1851, Louis-Napoléon Bonaparte signe le décret donnant au village — jusqu’alors appelé Meurad — le nom définitif de Marengo, en hommage au colonel Cappone « dit Marengo », qui avait commandé Alger dans les années 1840 et consacré sa vie à la colonisation. Le plan du village avait été tracé par le capitaine Victor de Malglaive le 29 décembre 1849.

Les deux hommes, le colonel qui donne son nom et le capitaine qui trace les rues se sont probablement rencontrés. Cappone a 64 ans lorsqu’il voit son nom gravé dans la géographie de l’Algérie. Il vivra encore onze ans pour voir grandir la ville qui porte son nom.

Marengo et les milices

Nommé en 1854 inspecteur général des milices en Algérie, le colonel Marengo porta avec conviction une vision originale de la sécurité coloniale. Là où beaucoup ne juraient que par l’armée active, il défendait l’idée que la véritable protection de la colonie devait venir de ses propres habitants. Les milices algériennes étaient en effet des corps armés composés de colons civils, organisés à l’échelle locale — village par village — pour assurer la défense du territoire, suppléer l’armée régulière dans les périodes de calme et répondre rapidement aux menaces de l’intérieur. Elles formaient une force permanente, enracinée, que ni l’armée de passage ni l’administration seule ne pouvaient remplacer. Loyer de La Mettrie résume parfaitement la pensée du colonel : « l’Arabe redoutera plus une population laborieuse armée qu’un corps actif en expédition, attendu qu’il comprend que l’un doit indubitablement demeurer et l’autre indubitablement s’éloigner et disparaître ». Cette conviction, Marengo la portait d’autant plus naturellement qu’il avait lui-même bâti les villages qui allaient constituer l’ossature de ces milices. Le lien entre son œuvre de constructeur et son rôle d’inspecteur des milices est donc direct et cohérent : ancrer des hommes dans la terre, c’était aussi les armer pour la défendre. Le village qui porta son nom, Marengo, illustre parfaitement cette continuité. C’est là que Jérémie Louis Néron, ancien sergent devenu capitaine après vingt-cinq ans de service en Algérie, prit la tête de la milice locale à partir de 1862 et commanda le bataillon de la milice de la plaine de la Mitidja jusqu’en 1874. Homme du rang, vétéran des expéditions de Philippeville et des ravitaillements de Médéah et Miliana, Néron incarnait exactement le type de colon-soldat que Marengo appelait de ses vœux — un homme qui avait choisi de rester, de s’établir, et de défendre la terre qu’il avait contribué à mettre en valeur.

La mort à l’Hôtel de la Régence

Le 9 décembre 1862, à deux heures du matin, Gaspard Cappone dit Marengo s’éteint dans sa chambre de l’Hôtel de la Régence, à Alger. Il a 75 ans. L’acte de décès N°887, dressé par la commune d’Alger, est signé par Jean-Baptiste Clément, directeur de l’hôpital de Douéra, qui se dit l’un de ses parents.

Il fut inhumé dans le petit cimetière de l’Abbaye Notre-Dame de Staouéli, monastère trappiste fondé en 1843, là même où Charles de Foucauld résidera quelques années plus tard. Sur son tombeau de marbre figuraient des grenadiers, des pièces sculptées, la frise et la cheminée en provenance de la Mairie de Douéra et protégé de quatre canons.

Sépulture du Colonel Marengo à Staouéli. Photographie prise en 1913, éditée en carte postale. Collection personnelle de l’auteur.

Une mémoire deux fois effacée

La colonne corinthienne du Jardin de Marengo existait encore en 1980, « bien mutilée », ses inscriptions effacées depuis l’Indépendance. Le tombeau de Staouéli, dans le cimetière d’une abbaye abandonnée depuis 1904, a peut-être disparu à son tour.

Pas de portrait. Pas de gravure. Pas de photographie. Juste quelques lettres de sa main, conservées aujourd’hui dans une collection privée — qui redonnent une voix à ce visage sans image. Et le nom d’un village que des centaines de familles pionnières ont fait vivre pendant plus d’un siècle.

(1) Le conseil de guerre fut présidé par le Général SCHAUENBURG (Maximilien Joseph – Général et Baron), né le 1er mai 1784 près de l’Église Saint-Étienne de Strasbourg, et mort à Paris le 19 septembre 1838, officier général français ayant participé aux grandes batailles Napoléoniennes et à la conquête de l’Algérie par la France.

Sources : Biographie du Colonel Marengo par Louis Loyer de la Mettrie (BNF) ; Geneanet (Jacques Villard) ; acte de décès N°887 (commune d’Alger, 9 décembre 1862) ; lettres autographes du Colonel Marengo, 19 août 1836 et 18 juillet 1855, collection privée E. Laude ; Feuillets d’El-Djezaïr, 1937 ; ANOM.

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