Le XIXe siècle, matrice du monde contemporain (6/6)
Par Etienne LAUDE, mai 2026
Un homme en avance sur son siècle

Pour comprendre Napoléon III, il faut d’abord comprendre sa formation intellectuelle. Contrairement à son oncle, homme de guerre et administrateur hors pair, Louis-Napoléon Bonaparte est un homme d’idées, profondément marqué par le saint-simonisme, courant philosophique et social du premier XIXe siècle qui prônait le progrès technique, l’organisation rationnelle de l’économie, le crédit comme levier de développement et l’amélioration du sort des classes laborieuses.
Comme le montre une étude publiée sur HAL Science (Napoléon III et l’économie, dir. Barjot), l’Empereur « éprouve une réelle sympathie pour les pauvres et, inspiré par le saint-simonisme, privilégie le développement bancaire et des grandes firmes » non par calcul politique cynique, mais par conviction intellectuelle forgée dans ses années d’exil et d’emprisonnement. C’est cette matrice saint-simonienne qui explique la cohérence d’un règne que ses adversaires ont toujours voulu présenter comme incohérent.
Le Royaume arabe : une vision d’État radicalement moderne

C’est sans doute la page la plus méconnue et la plus surprenante du règne de Napoléon III. Alors que la IIe République avait déclaré l’Algérie « territoire français » à administrer comme tel, Napoléon III rompt avec cette logique assimilationniste brutale et conçoit un projet radicalement différent : le Royaume arabe.
Dans une lettre au maréchal Pélissier, gouverneur général de l’Algérie, l’Empereur écrit ce qui constitue peut-être la déclaration politique la plus audacieuse de son règne :
« L’Algérie n’est pas une colonie proprement dite, mais un royaume arabe ; les indigènes ont comme les colons un droit égal à ma protection. »
Cette phrase, prononcée dans les années 1860, est d’une modernité stupéfiante pour l’époque. Elle signifie concrètement :
- Refus de l’assimilation forcée : les Arabes ne doivent pas devenir des Français déguisés
- Reconnaissance d’une identité propre : la civilisation arabe mérite respect et préservation
- Égalité de droits entre colons européens et indigènes sous la protection impériale
- Autonomie politique : l’Algérie doit évoluer vers une forme de co-gouvernance
La Revue des Deux Mondes décrit ce projet comme « une utopie saint-simonienne visant une coexistence respectueuse entre colons et indigènes », ce qui était effectivement révolutionnaire pour l’époque.
L’architecte du projet : Ismaÿl Urbain
Le grand artisan intellectuel de cette politique est Thomas Ismaÿl Urbain (1812-1884), personnage extraordinaire et lui aussi effacé de la mémoire collective. Fils d’un Français de Marseille et d’une esclave guyanaise affranchie, né à Cayenne, converti à l’islam, arabisant brillant, Urbain est à la fois saint-simonien, musulman et conseiller de l’Empereur. Il incarne dans sa personne même le métissage civilisationnel que Napoléon III appelle de ses vœux pour l’Algérie. La Fondation Napoléon souligne qu’il rêvait d’une Algérie où Arabes et colons français cohabiteraient dans le respect mutuel, une vision que les colons républicains d’après 1870 s’empresseront d’enterrer.
Deux voyages en Algérie
Napoléon III est l’un des rares chefs d’État français à s’être rendu personnellement en Algérie, à deux reprises (1860 et 1865). Ces voyages ne sont pas de simples visites protocolaires : ils sont des actes politiques forts, destinés à signifier aux populations arabes que l’Empereur s’intéresse directement à leur sort.

Sources :
- Spillmann, G., Napoléon III et le royaume arabe d’Algérie, Académie des Sciences d’Outre-Mer, 1975 — Gallica/BNF
- Le rêve arabe de Napoléon III, L’Histoire.fr
- Algérie : le Royaume arabe de Napoléon III, Revue des Deux Mondes
- Le saint-simonien musulman Ismaÿl Urbain (1812-1884), Persée/Revue Outre-Mers
- Ismaÿl Urbain, Royaume arabe ou Algérie franco-musulmane, Fondation Napoléon
Les Flittas : la grâce comme geste politique
En 1864, la tribu des Flittas, dans le sud de l’Oranais, se soulève contre l’autorité française. La répression militaire est sévère. Lors de son voyage en Algérie de 1865, Napoléon III pose un geste hautement symbolique : il accorde sa grâce aux chefs de la tribu et ordonne le retour en Algérie des Arabes internés en France. L’événement est commémoré par une médaille officielle gravée en bronze proclamant :
« L’Empereur accorde à la tribu des Flittas la grâce des Arabes internés en France. »

Sources :
- Voyage de Napoléon III en Algérie, 1865, Histoire-image.org
- Médaille commémorative, CGB numismatique / CoinArchives
Abd el-Kader : de l’ennemi au symbole d’une vision

Abd el-Kader (1808-1883) a été pendant près de quinze ans le chef de la résistance algérienne contre la conquête française. Capturé en 1847, la IIe République viola sa parole et le fit enfermer au château d’Amboise.
Le 16 octobre 1852, Louis-Napoléon Bonaparte se rend personnellement à Amboise et annonce sa libération, honorant la parole de France que la République avait bafouée. L’Émir reçoit une pension impériale et s’installe à Damas.
En juillet 1860, lors des massacres de chrétiens maronites à Damas, Abd el-Kader prend personnellement la tête d’un groupe armé pour les protéger, sauvant plusieurs milliers de vies. Napoléon III lui décerne aussitôt le Grand Cordon de la Légion d’honneur.
Sources :
- Napoléon III et Abd el-Kader, Fondation Napoléon (napoleon.org)
- Bouyerdene, A., La guerre et la paix. Abd el-Kader et la France, Fondation Napoléon
- Abd el-Kader, l’émir qui sauva des chrétiens, La Croix
L’ouverture à gauche : l’Empire libéral (1860-1870)
1864 : Le droit de grève : la Loi Ollivier abolit le délit de coalition datant de 1791, soit 73 ans d’interdiction. Sans cette loi, pas de syndicalisme, pas de droit du travail moderne.
1867 : Statut légal des coopératives. 1868 : Liberté de réunion.
Le couronnement : la nomination d’Émile Ollivier, ancien républicain, comme chef du gouvernement en janvier 1870, confirmée par un plébiscite à 82,69 % de suffrages favorables.
Pourquoi Napoléon III a-t-il été effacé ?
La défaite de Sedan laisse Napoléon III sans défenseurs. Victor Hugo forge l’image du Napoléon le Petit et elle colle. Mais l’ironie la plus cinglante est algérienne : c’est la IIIe République qui enterre définitivement le Royaume arabe, démantèle la politique de protection des indigènes, et crée l’Algérie coloniale la plus dure. Napoléon III avait voulu un Royaume arabe. La République lui substitua une colonie de peuplement.
Sources :
- Napoléon III et l’économie, actes de colloque, Fondation Napoléon
- Loi Ollivier sur le droit de grève, Passerelles/BNF ; Encyclopédie Universalis
- Ollivier, É., L’Empire libéral (17 volumes), 1895-1918
Conclusion : pour une histoire totale du XIXe siècle
Le XIXe siècle mérite d’être étudié dans sa totalité et sa complexité :
- Comme matrice de la modernité : sans la révolution industrielle et technique, sans la médecine pasteurienne, sans les échanges commerciaux mondiaux documentés par O’Rourke, Williamson et Maddison, notre monde actuel est incompréhensible
- Comme origine des tensions contemporaines : les conflits géopolitiques d’aujourd’hui portent les cicatrices des découpages coloniaux
- Comme miroir déformant : les contradictions du XIXe siècle — progressisme et domination, humanisme et racisme, libéralisme et impérialisme — sont des contradictions que nous n’avons pas résolues, seulement déplacées
Réduire ce siècle à un dossier à charge contre l’Occident, comme le font les approches décoloniales les plus radicales, est une amputation intellectuelle. Tout autant que de l’idéaliser comme un âge d’or européen.
La vérité historique est toujours plus riche, plus troublante et plus utile que les mythologies idéologiques, de quelque bord qu’elles viennent.
Bibliographie générale
Sur la mondialisation du XIXe siècle
- O’Rourke, K.H. & Williamson, J.G., Globalization and History, MIT Press, 1999
- Maddison, A., L’économie mondiale : statistiques historiques, OCDE, 2003
Sur la révolution industrielle et l’Algérie
- Hobsbawm, E., L’Ère des révolutions (1962), L’Ère du capital (1975), L’Ère des empires (1987), Fayard
- Ageron, C.-R., Histoire de l’Algérie contemporaine, PUF, Que sais-je ?
- Cote, M., L’Algérie ou l’espace retourné, Flammarion, 1988
- Gobin, E., Les chemins de fer algériens, Revue d’histoire des chemins de fer, 2004
- Archives nationales d’outre-mer (ANOM), Aix-en-Provence
Sur la médecine coloniale en Algérie
- Laveran, A., Discours Nobel, nobelprize.org, 1907
- Hôpital National Laveran, hialaveran.sante.defense.gouv.fr
- Widal, F., Encyclopédie Universalis ; Wikipedia
- Sergent, E. & Parrot, L., Contribution de l’Institut Pasteur d’Algérie, Persée, 1964
- CDHA, Les Médecins de Colonisation : Algérie 1830-1962, cdha.fr
- Fredj, C., Le laboratoire et le bled, Dynamis, 2016
- Marengodafrique.fr, notices biographiques
- Alger-roi.fr, L’œuvre de l’Institut Pasteur en Algérie
Sur le Second Empire, Napoléon III et la mémoire
- Lentz, T., Napoléon III. La modernité inachevée, Perrin/BNF
- Lavisse, E., Histoire de France, manuels scolaires, 1884-1912, Gallica/BNF
- Hugo, V., Napoléon le Petit, 1852 ; Les Châtiments, 1853
- Nora, P. (dir.), Les Lieux de mémoire, Gallimard, 1984
- Spillmann, G., Napoléon III et le royaume arabe d’Algérie, 1975
- Ollivier, É., L’Empire libéral (17 volumes), 1895-1918
- Abbaye Saint-Michel de Farnborough, farnboroughabbey.org
Sur Abd el-Kader et le Royaume arabe
- Bouyerdene, A., La guerre et la paix. Abd el-Kader et la France, Fondation Napoléon
- Le saint-simonien musulman Ismaÿl Urbain, Persée/Revue Outre-Mers
Sur la colonisation et ses acteurs
- Assemblée nationale, Discours de Jules Ferry, 28 juillet 1885
- Tocqueville, A. de, Travail sur l’Algérie, 1841, Gallica/BNF
- Marx, K., La domination britannique en Inde, New York Tribune, 1853
- EHNE, La Conférence de Berlin, ehne.fr
- Les socialistes français et le problème colonial, Revue française de science politique, Persée, 1968
- Shaw, G.B., Fabianism and the Empire, 1900
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