Le conseiller general de cherchell Ovar Lafitte défend le projet Eiffel au sein de la commission des travaux publics du Conseil Général d’Alger en 1878.


En 1878, le Conseil général du département d’Alger met en place une Commission Spéciale des Travaux Publics, chargée d’examiner les projets soumis en vue de l’adjudication de quatre grands ponts métalliques financés par l’emprunt départemental : les ponts sur l’oued Djemmâa, l’oued Messelmoun, l’oued Sebt et l’oued Bougdoura. La commission, présidée par M. E. Mongellas, est composée de MM. Arlès-Dufour, Alphandéry, Bourlier, Robe, Féraud, et Lafitte. Elle tient trois séances : les 2, 10 et 23 juillet 1878. Ovar Lafitte (1), beau-frère de Michel Eugène Beauvais, le maire de Marengo, y siège en qualité de Conseiller général pour la circonscription de Cherchell. Il est présent aux trois séances et intervient à plusieurs reprises, défendant des positions précises sur les méthodes d’adjudication, les erreurs procédurales et surtout les intérêts de sa circonscription.
Séance du 2 juillet 1878 : Premier désaccord méthodologique
Dès la première séance, Lafitte soutient la proposition de M. Bourlier visant à arrêter préalablement le système technique à retenir pour chaque pont, avant l’ouverture des plis contenant les propositions des soumissionnaires. L’argument est de bon sens : admettre des projets de systèmes différents (à poutres pleines, à arcs, sur palées métalliques ou sur pilotis) rend toute comparaison de prix impossible a priori. La commission rejette la proposition à la majorité. C’est un premier signal de la position de Lafitte : pragmatique, attaché à la rigueur méthodologique, mais minoritaire dans cette enceinte.
Séance du 10 juillet 1878 : La réhabilitation du projet Eiffel
Lors de la deuxième séance, la commission revient sur un point litigieux : lors de la séance du 2 juillet, le projet de la maison G. Eiffel et Cie pour le pont de l’oued Djemmâa avait été écarté. Lafitte rappelle et le procès-verbal le confirme que cet écartement résultait d’une erreur de calcul commise par le service de la voirie dans l’évaluation du diamètre des pieux à vis. L’agent-voyer en chef reconnaît l’erreur. Lafitte fait partie de la majorité qui vote à l’unanimité la réadmission du projet Eiffel au concours pour le pont de l’oued Djemmâa (2). Ce pont sera finalement adjugé à la maison Eiffel pour 273 940 francs le marché le plus important de toute la session.
Séance du 23 juillet 1878 : La bataille du pont de l’Oued Messelmoun
C’est lors de cette troisième séance que Lafitte s’impose comme le personnage le plus combatif de la commission. L’adjudication du pont sur l’oued Messelmoun, l’ouvrage qui dessert directement sa circonscription de Cherchell, sur la route de Ténès a échoué : le seul soumissionnaire admis, la maison P.H. Joret et Cie, a dépassé le prix limite fixé par l’administration. Lafitte développe alors une argumentation en quatre volets :
1. Contestation de la légitimité du prix limite Lafitte affirme avec force qu’il n’a jamais existé de prix limite sérieusement établi par le Conseil général. Les montants figurant aux procès-verbaux sont, selon lui, des « prix fantaisistes qui ne reposent sur rien, aucune étude préalable n’ayant été faite ». Il appuie sa démonstration sur un exemple précis : l’oued Sebt et l’oued Messelmoun ont reçu la même enveloppe budgétaire, alors que le second pont exige dix mètres d’ouverture et deux mètres de hauteur supplémentaires, auxquels s’ajoutent au moins 15 000 francs de terrassements. L’égalité budgétaire entre deux ouvrages d’importance si différente est, selon lui, la preuve manifeste du caractère arbitraire des estimations.
2. Mise en cause du choix technique de la commission En retenant le système de fondations tabulaires le plus coûteux et en écartant tous les projets alternatifs, la commission a, selon Lafitte, délibérément rendu l’adjudication impossible. Il affirme que si l’on avait adopté un système moins onéreux, l’ouvrage aurait pu être construit dans l’enveloppe prévue.
3. Argument social : l’urgence des travaux pour les populations locales Au-delà du débat technique, Lafitte invoque une réalité humaine : « les populations dont la récolte a été mauvaise attendent cet ouvrage avec impatience pour avoir du travail ». Le chantier du pont représente une source d’emploi indispensable pour une région frappée par des difficultés agricoles.
4. Dénonciation d’une inégalité territoriale Il formule enfin un grief politique de fond : « la partie Ouest du département est constamment sacrifiée à la partie Est ». La circonscription de Cherchell, éloignée d’Alger, est systématiquement défavorisée dans l’attribution des grands équipements.
La réplique de M. Bourlier et la réponse de Lafitte M. Bourlier contre-attaque vertement : il demande à Lafitte « de quel droit il a réclamé au Conseil général un pont desservant exclusivement un chemin de grande communication », jugeant « presque monstrueux » de dépenser près d’un million de francs pour relier « un village qui mérite à peine ce nom », sur la seule foi des affirmations du Conseiller général selon lesquelles un filon de fer traversait la rivière. Lafitte répond en une phrase, que le secrétaire de séance consigne mot pour mot : « J’ai défendu les intérêts de mes commettants, comme c’était mon devoir. » Bourlier, interrompu, renonce à la parole. La proposition de Lafitte de renvoyer la décision devant le Conseil général est mise aux voix et repoussée. La commission décide d’une nouvelle adjudication dans les mêmes conditions que les précédentes.
(1) Joseph Marie Ovar Lafitte naît le 11 mai 1832 à Mont-de-Marsan (Landes). Il arrive en Algérie à l’âge de onze ans avec sa famille en 1843, s’installant à Cherchell l’antique Caesarea romaine, conquise par la France trois ans plus tôt. La famille est rapidement éprouvée : sa sœur aînée Marie, l’une des premières à se marier parmi les nouvelles familles de colons de Cherchell, décède en 1845. Son père Jacques, adjudant en second aux Subsistances militaires, meurt peu après. Sa mère, Anne Lagardère, reçoit du Gouverneur Général une concession à perpétuité pour la maison familiale (17 juillet 1847), accordée en raison des « pertes successivement éprouvées à Cherchell ». Ovar grandit à Cherchell, apprend l’arabe au contact des populations locales et débute sa vie professionnelle comme commis chez Michel Eugène Beauvais, négociant et figure centrale de la colonie de Marengo, qui deviendra son beau-frère. Le 10 novembre 1855, il épouse Rosalie Ernestine Chapotin (1837–1908), native de Belleville, pionnière de Zurich et de Marengo.
Sa carrière publique le conduit à cumuler les mandats locaux : Maire de Cherchell de 1870 à 1882, Conseiller général du département d’Alger pour la circonscription de Cherchell (mandat simultané) et 1er suppléant du Juge de Paix de Cherchell, nommé en 1870 sur recommandation du Procureur Général de Blidah, qui souligne sa « parfaite connaissance de la langue arabe et des mœurs des indigènes ». Arabophone, installé à Cherchell depuis l’enfance, il est reconnu pour ses liens étroits avec les populations indigènes, dont il défend les droits ce qui lui vaut autant de soutiens que d’ennemis dans la société coloniale.
(2) Avant 1879, la route traversait l’Oued Djemaa à Sidi-Moussa par un simple pont en bois. C’est précisément ce pont en bois qu’Eiffel remplace par son ouvrage métallique en 1879, adjugé pour 273 940 francs lors de la commission où siégeait Lafitte. La fondation Gustave Eiffel indique, parmi les réalisations de 1879, ce pont sur l’Oued Djemâa. https://gustaveeiffel.com/en/his-works/road-bridges/ . Le Handbook for Travellers in Algeria (guide anglais du XIXe siècle) mentionne explicitement : Sidi-Moussa (250 habitants). Village agricole situé sur l’Oued Djemaa, affluent de l’Harrach, au carrefour des routes menant à Boufarik, Rovigo et Aumale. Créé en 1851, érigé en commune en 1861. 24,5 km. La route franchit l’Oued Djemaa par un pont en bois. Le « 24*5 kil. » indique la distance kilométrique depuis Alger jusqu’à ce point de franchissement, soit 24,5 km. C’est donc à ce point précis, à 24,5 km d’Alger sur la route vers Boufarik/Rovigo/Aumale, que se trouvait le pont en bois que la maison Eiffel remplacera en 1879 par son ouvrage métallique, adjugé lors de la commission à laquelle participait Lafitte.
Ce pont semble avoir disparu car dynamité par le GIA dans les années 1990. Voici une interprétation générée par IA de ce pont, tenant compte de la géographie du lieu et des réalisations contemporaines de la société Eiffel :

Cette reconstitution représente ce que devait être le pont de l’oued Djemaa à Sidi Moussa (1879), en s’appuyant sur les caractéristiques documentées des ponts routiers Eiffel de la même période :
- Structure métallique à poutres en treillis de fer puddlé, peintes en vert foncé, signature des ouvrages Eiffel de cette génération
- Culées en maçonnerie de pierre, typiques des constructions coloniales algériennes
- Tablier plat pour la route (à l’époque, une piste en terre entre Alger, Sidi Moussa, L’Arba et Boufarik)
- Paysage de la Mitidja : plaine agricole, oliviers, lumière méditerranéenne, Atlas en arrière-plan
- Oued peu profond : l’oued Djemaa est une rivière de plaine à régime torrentiel saisonnier, peu large mais sujette à des crues violentes, d’où la nécessité d’un pont en fer solide pour remplacer l’ancien pont de bois
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