Dans l’Algérie du XIXe siècle, le cheval occupait une place essentielle, à la fois dans l’économie rurale, dans les transports et dans l’organisation militaire. C’est dans cet univers encore largement façonné par la traction animale qu’il faut replacer le service de la remonte, institué en 1818 afin d’assurer à l’armée un approvisionnement régulier en montures et de la soustraire à la dépendance des marchands privés[1]. Dans le vocabulaire militaire, la remonte désignait d’abord le remplacement des chevaux réformés, devenus inaptes au service par l’âge, la maladie ou les blessures ; le mot en vint ensuite à désigner plus largement tout le système d’achat, de sélection, d’entretien et de renouvellement des chevaux destinés aux corps montés.

Au sein de cette organisation, il convient de distinguer le dépôt de remonte de la station de remonte. Le dépôt constituait le centre principal, à l’échelle d’une province : on y centralisait les achats, on y examinait les animaux et on y organisait leur répartition. La station, plus modeste, formait un relais local, établi au plus près des zones d’élevage et des marchés. Elle servait à héberger les chevaux et le personnel, à stocker le fourrage et, souvent aussi, à organiser les saillies grâce aux étalons de l’État. En Algérie, ces fonctions de remonte et de reproduction se recoupaient fréquemment, conférant à ces établissements un rôle tout ensemble militaire, agricole et économique.
Les documents relatifs à Marengo, dans la Mitidja occidentale, permettent d’en saisir la réalité concrète. Un avis publié le 24 février 1882 par le dépôt de remonte de Blidah dans le « Petit Colon Algérien » annonce la tournée du comité d’achat chargé d’acquérir, dans diverses localités de la province d’Alger, des chevaux et mulets de remonte de quatre à huit ans. Marengo y figure explicitement comme étape de marché[2]. Le même avis précise que des permis de saillie pourront être délivrés aux propriétaires de juments désireux de les faire couvrir par les étalons de l’État. Ainsi apparaît déjà la double vocation de ce dispositif : pourvoir l’armée en montures tout en encadrant et en stimulant l’élevage chevalin local.

Un second texte, publié le 9 mars 1885 toujours dans le même journal sous le titre « La Remonte à Marengo », apporte une confirmation plus décisive encore : il existait bien dans la commune une station de remonte[3]. L’article en décrit les installations avec une précision précieuse : une écurie pour dix-sept bêtes, une maison d’habitation à trois pièces, un grenier à fourrage et à grains, ainsi qu’une grande cour pour les saillies. L’ensemble était situé sur le boulevard nord de Marengo, à environ quatre cents mètres d’un bassin-abreuvoir près de la porte de Tipaza. On n’est donc pas ici en présence d’une simple abstraction administrative, mais d’un établissement bien réel, inscrit dans la géographie même du bourg.

L’intérêt de ce document tient aussi au conflit qu’il laisse entrevoir. Le texte rapporte en effet le projet de transférer la station à Ameur-el-Aïn, décision qui suscita la protestation des propriétaires et éleveurs de Marengo et des environs[4]. Ceux-ci rappelaient que le Conseil municipal de Marengo, à la demande du colonel commandant le dépôt de remonte de Blida, venait précisément de mettre à disposition un local adapté pour loger les étalons et le personnel. Leur réaction dit assez l’importance de cette implantation : la station n’était pas seulement une dépendance militaire, mais un élément vivant de l’économie locale, un point d’appui utile aux éleveurs, aux cultivateurs et à tous ceux dont l’activité reposait, directement ou indirectement, sur le cheval.
Autour de cette économie gravitaient naturellement toute une série d’artisans indispensables. C’est dans ce cadre qu’apparaît Charles Chapotin[5], maître charron à Marengo. Son métier le plaçait au cœur même de cette société hippomobile : il fabriquait, entretenait et réparait les charrettes, les voitures, les tombereaux et surtout les roues sans lesquelles ni les transports, ni les travaux agricoles, ni même la vie matérielle quotidienne n’auraient pu se soutenir. Sans relever du service de la remonte au sens strict, il travaillait dans le même univers concret que les éleveurs, les voituriers et les propriétaires de chevaux. Son atelier participait ainsi, à sa manière, à cette infrastructure discrète mais essentielle.

Ainsi, la station de remonte de Marengo apparaît comme un relais modeste en apparence, mais significatif dans l’organisation hippique militaire de la province d’Alger. Rattachée au dépôt de remonte de Blida, elle contribuait à la fois au renouvellement des montures de l’armée et à l’encadrement de la reproduction chevaline dans la région. À travers elle se laisse entrevoir un aspect souvent négligé de l’Algérie coloniale : l’enchevêtrement très concret des besoins militaires, des ambitions administratives et de la vie rurale. Derrière ces termes techniques, un peu secs au premier abord, se dessine en réalité tout un monde de marchés, d’écuries, de fourrages, de saillies, d’attelages et d’artisans ; bref, un monde où le cheval demeurait l’un des grands ressorts de l’ordre colonial.
PS : Le transfert de la station de remonte de Marengo vers Ameur-el-Aïn est bien attesté comme projet en 1885, mais je n’ai pas encore retrouvé la source décisive — administrative ou journalistique — prouvant formellement qu’il fut effectivement exécuté. Le fait que Marengo ne mentionne plus de station dans les notices de 1903 suggère toutefois qu’une suppression, un déplacement ou une réorganisation a probablement eu lieu.
Notes
[1] Sur la création du service de la remonte en 1818 à l’initiative du maréchal Gouvion Saint-Cyr et sur son rôle dans l’approvisionnement des armées en chevaux, voir le rappel historique sur l’organisation générale du service au XIXe siècle.
[2] « Dépôt de remonte de Blidah », avis publié le 24 février 1882, annonçant la tournée du comité d’achat dans plusieurs localités, dont Marengo (marché), et mentionnant également la délivrance de permis de saillie.
[3] « La Remonte à Marengo », article publié le 9 mars 1885, décrivant l’existence et les installations de la station de remonte de Marengo.
[4] La pétition reproduite dans cet article est datée de Marengo, le 26 février 1885 et adressée au ministre de la Guerre pour protester contre le transfert projeté de la station vers Ameur-el-Aïn.
[5] Charles Joseph Chapotin, né le 17 janvier 1840 à Belleville, fils de Jacques Chapotin et de Victoire Honorine Boucaut, arrive en Algérie en novembre 1850 avec sa mère et ses sœurs. Seul fils de la fratrie Chapotin, frère d’Eulalie Chapotin, épouse de Michel Eugène Beauvais, et de Louise Chapotin, épouse de Sigurd Kuhlman, il appartient au noyau familial des pionniers de Marengo. Devenu maître charron dans la commune à partir des années 1870, il épouse à Marengo, le 11 juin 1870, Marie Claire Fleury, dite Clara, originaire de Marseille.
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