Conseils aux colons

« Lorsque la diligence passa devant ce qui avait été ma ferme, devant ces arbres que j’avais plantés et soignés, ce jardin, cette maison, cette avenue… je me penchai à la portière pour dire un dernier adieu à tout ce que j’aimais, je versai d’abondantes larmes. »

une diligence près de Blida vers 1890
La diligence de Blida à Alger vers 1875. Collection personnelle de l’auteur.

Comme je l’ai plusieurs fois mentionné ici, je préfère de loin m’intéresser aux textes ou documents sources écrits à l’époque. Les informations sont ainsi prises « dans leur jus » et, si elles peuvent être sujettes à des perceptions tronquées, ce sont au moins des perceptions contemporaines des faits et non des interprétations actuelles, souvent empreintes de considérations anachroniques.

Parmi les textes oubliés, il y a ce petit livre édité en 1875 à seulement cent exemplaires, dont la Bibliothèque nationale de France conserve un exemplaire. Son titre, Vingt ans en Algérie ou Tribulations d’un colon, résume à lui seul tout un destin. L’auteur signe du nom de A. Villacrose (1). C’est un témoignage rare d’un colon installé dans la région de Dellys à environ 100 km à l’est d’Alger.

Ce texte intéressant a d’ailleurs fait l’objet de plusieurs études don celle de Majid Embarech (2), historien spécialiste de la colonisation française en Algérie, consacre un article en treize pages à l’analyse détaillée des mémoires de Villacrose, les qualifiant de « source documentaire exceptionnelle » pour l’étude de la colonisation rurale au XIXe siècle. Il souligne d’emblée le caractère unique du témoignage : c’est le seul récit connu qui couvre de façon continue vingt années de vie d’un petit colon en Algérie (1855–1875), offrant un panorama de la colonisation à l’échelle du quotidien, loin des grands discours officiels.

J’encourage le lecteur à parcourir ce témoignage, important pour quiconque souhaite approfondir le sujet de l’Algérie coloniale. Dans cet article, je présente les principaux conseils aux colons donnés par Alexandre Villacrose en 1875.

Le guide du colon : conseils pratiques d’un homme qui a tout essayé.

Avant de raconter, Villacrose prévient : il écrit « pour instruire et amuser », mais surtout pour « diminuer d’une unité la liste trop longue des partants pour cause d’insuccès ». Son livre n’est pas un manuel théorique ; c’est le bilan vécu d’un homme qui a fait les erreurs qu’il déconseille. Ses conseils, placés en conclusion de l’ouvrage, sont d’une précision et d’une franchise rares pour l’époque. Les voici ici présentés :

1. Être irréprochable dans ses relations avec les indigènes (3)

C’est le premier et le plus insistant de ses conseils. « L’Arabe, voleur, faux, hypocrite, sait parfaitement apprécier la probité, la franchise, la loyauté », écrit-il sans détour. Jouir d’une bonne réputation auprès des populations locales n’est pas une question morale abstraite : c’est une nécessité commerciale et pratique, car « l’Européen ne peut se passer de l’indigène ». C’est lui qui alimente les marchés, fournit la main-d’œuvre, est l’intermédiaire de toutes les transactions. Un colon détesté de ses voisins arabes est un colon condamné.

2. Fuir les expériences agricoles coûteuses

« Éviter les essais dispendieux en matière d’agriculture » : cette mise en garde revient comme un leitmotiv. Villacrose a vu autour de lui des propriétaires aisés se ruiner à vouloir expérimenter des cultures inadaptées ou à importer en masse du matériel agricole français inadéquat. Il a lui-même observé que « ce qui est vrai dans le Dauphiné est faux à Cherchell » : les méthodes françaises, transplantées sans discernement, produisent des désastres. La première année doit être une année d’observation, non d’action.

3. Adapter les cultures au milieu, pas l’inverse

Il insiste sur la nécessité de bien connaître la composition de son sol avant tout semis. Dans une même propriété, les terres varient considérablement. Sur ce point, il recommande sans hésitation de consulter les Arabes, qui «se trompent rarement » sur ce qui pousse où, forts d’une expérience séculaire du terrain. Les grandes cultures, blé, orge, avoine, fèves, sorgho, pois chiches, lentilles sont de beaucoup préférables aux cultures industrielles.

4. Maîtriser la main-d’œuvre avec circonspection

La main-d’œuvre étrangère doit être employée « avec la plus grande circonspection », surtout au début. Une gelée, un jour de sirocco, peuvent anéantir en quelques heures une récolte amenée à terme à grands frais. La prudence dans les engagements de dépenses est une règle absolue.

5. Le bétail : croiser, ne pas importer

Villacrose a expérimenté l’importation de races françaises de bovins : résultat catastrophique. Sa solution éprouvée : le croisement raisonné. Un étalon exotique de belle race sur des vaches du pays produit des animaux qui combinent la rusticité de la mère et la taille du père. Pour les bovins en zone kabyle, il recommande spécifiquement la vache de Guelma. Pour les ovins, le « kebch ta l’arab » est de loin préférable. La chèvre, en pays montagneux, est « d’un excellent rapport ».

6. L’hygiène : se méfier du trio mortel

Les seules maladies endémiques sont la fièvre paludéenne, l’insolation et la dysenterie. « Je ne crois pas qu’un seul colon puisse se flatter d’avoir réchappé à l’une de ces trois fléaux. » Villacrose met en garde contre l’abus de sulfate de quinine et autres remèdes que prodiguent les médecins militaires.

7. Ne pas se laisser aveugler par les promesses

Méfiance envers les journaux qui vantent telle ou telle culture miracle. « Les conseillers ne sont point les payeurs. » Méfiance envers les chiffres de l’administration. Méfiance, enfin, envers soi-même.

Son épouse Euphémie meurt en 1872. Seul, dépassant la quarantaine, Villacrose se décide à quitter l’Algérie. Le 7 janvier 1874, il monte dans la diligence de Dellys à Alger. Le 10 janvier, il embarque à bord du Lou-Cettori (4).

Lettre de Dellys datée du 11 février 1862. Collection personnelle de l’auteur.

(1) Alexandre Villacrose retrace dans ce livre vingt années passées en Algérie, de son incorporation forcée dans les chasseurs d’Afrique en 1852 jusqu’à son départ déchirant en janvier 1874. Soldat, puis fonctionnaire à la trésorerie d’Alger, il devient colon dans la région de Dellys où il développe pendant quinze ans la ferme de Ben-Ameur aux côtés d’Euphémie P., sa compagne de toujours. L’insurrection kabyle de 1871, qui dure quarante-trois jours de siège et détruit en partie son exploitation, constitue le traumatisme central de son récit. Après la mort d’Euphémie vers 1872, il quitte l’Algérie, les larmes aux yeux, emportant avec lui un bilan lucide et sans illusions : déception face à une colonisation trop timide, regard nuancé sur les populations locales, et une critique acérée d’une administration qu’il juge davantage préoccupée par elle-même que par ceux qu’elle est censée servir.

(2) Majid Embarech, maître de conférence en histoire contemporaine à l’Université Côte d’Azur (Nice).

(3) Le vocabulaire employé est celui en usage à l’époque. Ceux qui me connaissent savent que ce ne sont pas des termes que j’utiliserais pour évoquer les populations qui occupaient alors ce sol algérien.

(4) Le Lou Cettori « le Sétois » en occitan est un vapeur à hélice en fer construit en février 1873 par les chantiers écossais Scott & Co. à Greenock, long de 75 mètres, jaugeant 1 215 tonneaux et filant 13 nœuds. Commandé par la Compagnie Valéry de Marseille dans le cadre de la convention postale de 1871 qui lui confiait les lignes d’Afrique du Nord, il fait partie d’une série de huit navires destinés à relier Marseille, Alger, Oran et Philippeville. C’est à son bord qu’Alexandre Villacrose embarque le 10 janvier 1874 pour quitter définitivement l’Algérie après vingt ans de vie coloniale, trente heures de traversée, les larmes aux yeux, regardant la côte s’effacer. La même année, l’artiste britannique George John Cayley en tire une aquarelle sur le pont. La Compagnie Valéry, fragilisée par la perte de son contrat gouvernemental en 1878, est mise en liquidation, et la Compagnie Générale Transatlantique rachète l’ensemble de sa flotte en décembre 1880. Sous les couleurs de La Transat, le Lou Cettori continue d’assurer la liaison Méditerranée pendant vingt-six années supplémentaires, une photographie vers 1900 le montre encore chargé de passagers sur la ligne Alger-Marseille, avant d’être envoyé à la démolition à Cherbourg en avril 1906, après trente-trois ans de bons et loyaux services entre les deux rives.

Carte postale de 1900, le Lou-Cettori.

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