Les médecins au service des colons d’Algérie (1848-1851)

Entre dévouement et désastre sanitaire

Un contexte de colonisation importante

En septembre 1848, la IIe République française prend une décision historique : par le décret du 19 septembre, elle alloue 50 millions de francs au ministère de la Guerre pour établir 42 colonies agricoles en Algérie. L’objectif est double — régler la « question sociale » en métropole en éloignant de Paris les ouvriers au chômage, et accélérer la colonisation de l’Algérie. Douze mille colons volontaires, essentiellement des artisans parisiens, sont ainsi transportés aux frais de l’État, qui s’engage à leur fournir une concession, une maison, des outils, du bétail, des semences et des rations journalières pendant trois ans. Mais cette aventure coloniale, présentée comme une promesse de terre et de fortune, va rapidement se révéler un véritable calvaire sanitaire.

Des médecins militaires en première ligne

La prise en charge médicale de ces nouvelles colonies repose presque entièrement sur les médecins de l’armée. En 1853, on ne compte en Algérie que 85 praticiens civils pour environ 418 officiers de santé militaire. Forts de leur expérience du terrain algérien, ces derniers sont désignés — ou parfois volontaires — pour accompagner les convois de colons et organiser le service de santé dans chaque village. L’arrêté du 17 novembre 1848 précise qu’un service médical sera établi dans chacun des centres de colonisation jusqu’à l’arrivée de médecins civils en nombre suffisant.

Le docteur Auguste Etienne HERPIN (1817-1874), docteur en médecine adjoint au maire d’Alger photo Alary et Geiser vers 1860. Collection personnelle de l’auteur.

C’est dans ce cadre que le sous-aide Pierre Fontez, des ambulances de l’armée d’Afrique, est chargé, « à cause de son ancienneté en grade, de ses bons services et surtout de son long séjour en Algérie, de recevoir à Cherchell 1 500 colons destinés à peupler les colonies agricoles de Novi, de Zurich et de Marengo, et de protéger leur santé contre les influences d’un sol tout nouveau pour eux ». Pour ces jeunes praticiens, souvent en début de carrière, la mission présente toutefois un avantage non négligeable : ils sont pour la première fois responsables d’un service entièrement sous leur autorité personnelle.

Un désastre sanitaire sans précédent
Le docteur Duval, du service de santé d’Alger. Photo Alary et Geiser vers 1865. Collection personnelle de l’auteur.

La réalité des colonies est brutale. Les médecins militaires qui en rendent compte dressent, unanimement, un tableau catastrophique. En octobre 1851, le village de Ponteba, qui comptait 335 habitants à son ouverture en 1848, n’en recense plus que 200. À El-Afroun, le médecin Louis Laveran compte un décès pour sept habitants. Le médecin Drapier établit que la mortalité des colons de 1848 est trois fois supérieure à celle de la France, en dépit de l’absence de vieillards parmi eux. Après six mois seulement, 1 110 colons avaient déjà abandonné l’Algérie, et 3 188 individus avaient dû être hospitalisés.

Les causes sont multiples et s’accumulent. Le médecin Duprat en fait le sinistre inventaire : « alimentation presque toujours mauvaise, malpropreté des lieux, des habitations et des hommes, boissons frelatées et dangereuses ; empoisonnement marématique permanent provoquant des fièvres, des dysenteries endémiques ; eaux très mauvaises. » Les logements provisoires — tentes et baraquements surnommés « logis de carton » — sont surpeuplés, sans caves, ni greniers, ni latrines. Les remue-ments de terres liés au défrichement dégagent des miasmes que les médecins de l’époque, dans une tradition néo-hippocratique, tiennent pour responsables des fièvres.

Marengo : un site particulièrement vulnérable

Parmi les colonies algériennes, Marengo retient l’attention des inspecteurs médicaux. Fondée le 19 septembre 1848 par décret du président Louis-Napoléon Bonaparte, elle accueille ses premiers colons les 8 et 11 décembre, à l’arrivée des 12e et 13e convois à Cherchell. La situation géographique du village — situé à 8 kilomètres de la mer et à seulement 1 500 mètres d’un marais — en fait l’un des centres les plus malsains. Les rapports médicaux le signalent explicitement : Marengo « fournit plus de malades que les autres », à l’instar de Saint-Louis, établi dans un bas-fond. La catastrophe se confirme lors de l’épidémie de l’été 1849 : sur les quelque 950 premiers habitants, il ne reste que 150 familles à la fin de l’année.

Face à l’urgence sanitaire, l’inspecteur Goze préconise la création d’une infirmerie de 12 à 15 lits. Lors de l’épidémie de choléra de 1849, le Génie militaire utilise en hâte les pierres déjà taillées des ruines romaines environnantes pour édifier un hôpital provisoire. Le poste médical y est alors tenu par le docteur Guéret, tandis que la petite infirmerie est confiée à des sœurs de Charité. Le docteur Barudel, confronté à l’afflux quotidien des malades, proteste vigoureusement contre le directeur qui lui propose de tenir ses consultations dans une pièce unique de 3 mètres 50, « comme s’il était possible d’interroger et de visiter femmes, enfants, adultes dans une pièce unique où affluent chaque matin les malades. »

Plus tard, en 1869, c’est le docteur Garny, alors médecin de la colonisation à Marengo, qui figure parmi les membres de la commission ayant rendu un avis favorable à la création du village voisin de Montebello. En 1871, l’infirmerie municipale de Marengo est transformée en véritable hôpital, entièrement rénové en 1883.

Lettre adressée au docteur Garny le 22 janvier 1866. Collection personnelle de l’auteur.
Bourkika : la tragédie suisse
Octave Fargier Lagrange médecin de la colonisation et maire de Bourkika en 1873 (1842-1905)
Le docteur Octave Fargier-Lagrange (1842-1905). Premier maire de Bourkika en 1874. Collection personnelle de l’auteur.

Le village de Bourkika, situé sur la route entre Marengo et El-Affroun, connaît un destin similaire. Créé officiellement par décret du 4 juillet 1855 — bien que le projet datât de 1835 — il accueille à partir de décembre 1851 des familles valaisannes et franc-comtoises venues tenter leur chance en Algérie. L’été 1851 marque rapidement un tournant dramatique : le paludisme frappe durement la communauté, déjà fragilisée par des carences nutritionnelles, des problèmes de goitre et d’anémie. En fin d’année, 57 personnes sont mortes et 82 ont fui — la population chute à 144 habitants.

C’est dans ce contexte de crise que le médecin de la colonisation distribue des brochures d’hygiène tandis que le gouvernement augmente légèrement les aides et envoie du matériel. Des travaux d’assainissement entrepris à partir de 1852 permettent progressivement de faire reculer la mortalité, de 238 pour mille en 1852 à 25 pour mille en 1859. C’est à Bourkika qu’exercera plus tard le docteur Octave Fargier-Lagrange (1842-1905), médecin de la colonisation qui deviendra le premier maire de la commune lors de son érection en commune de plein exercice en 1874. Le docteur Octave était par ailleurs allié aux familles Beauvais-Kuhlman-Chapotin-Néron car beau-père de la cousine de la belle-fille.

Le débat sur l’acclimatation

Ces chiffres accablants nourrissent, au sein du monde médical, un débat virulent sur la possibilité même de la colonisation. Le médecin militaire Boudin est l’adversaire le plus déterminé : en 1848, il cherche à démontrer qu’il est illusoire de prétendre « acclimater » le Français à la condition d’agriculteur dans les plaines algériennes. Face à lui, la majorité des médecins ayant observé sur place estiment que les maux sont dus non au climat lui-même, mais à des « causes accidentelles que la main de l’homme peut atteindre et éteindre », selon la formule du médecin Quesnoy. L’acclimatation est possible, disent-ils, mais à condition d’une médecine rigoureuse, d’une hygiène adaptée — inspirée des pratiques arabes — et d’une administration compétente.

Des médecins tiraillés entre deux missions

Au-delà des soins, le médecin de colonie endosse une mission plus vaste : il est aussi pharmacien, chirurgien, hygiéniste, statisticien et membre des conseils consultatifs. Il constitue l’outil indispensable de la colonisation : « il permet le peuplement des colonies non seulement parce qu’il empêche la population présente de mourir, mais aussi parce qu’il évite que les colons ne rapportent en France une constitution détériorée et de plus un découragement profond qu’ils communiquent à ceux qui les voient. »

Mais ce dévouement a un coût. La charge que représentent les colonies pour le service de santé militaire est jugée excessive par beaucoup d’officiers. Le personnel disponible est souvent insuffisant, peu expérimenté, et les mutations trop fréquentes empêchent toute continuité dans le suivi médical. Le passage au régime civil, à partir de 1851, ne résout pas la question : les médecins de l’armée restent longtemps le pilier du dispositif sanitaire colonial.

À travers les colonies de Marengo, Bourkika, Novi ou Zurich, c’est toute l’ambivalence de la colonisation officielle qui se révèle : une entreprise pensée dans les bureaux parisiens, confrontée sur le terrain à la résistance implacable d’une nature que ni les cartes, ni les décrets ne pouvaient vraiment apprivoiser — et que seule la médecine, au prix d’immenses sacrifices humains, permit progressivement d’humaniser.


Sources

  • Claire Fredj, « Les médecins de l’armée et les soins aux colons en Algérie (1848-1851) », Annales de démographie historique, 2007/1, n° 113, p. 127-154, Éditions Belin. DOI : 10.3917/adh.113.0127. Disponible sur https://www.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2007-1-page-127.htm
  • Marengodafrique.fr, Chronologie simplifiée de Marengo et Bourkika (créé le 4 juillet 1855), Les Pionniers de Marengo d’Afrique, 2025. Disponible sur https://marengodafrique.fr
  • Archives Nationales d’Outre-Mer (ANOM), Carton n° 7 — Listes d’embarquement des convois de 1848, cote F80 1320.

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2 réflexions au sujet de « Les médecins au service des colons d’Algérie (1848-1851) »

  1. Médecin et arrière petit fils d’ Octave Fargier Lagrange je suis très touché par ces récits
    J’aimerais en savoir plus
    J’ai aussi des éléments et des faits qui m’ont été transmis par mon père
    Merci pour vos récits et vos recherches
    Éric Chaumet Lagrange

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